Midway, le coup au but inattendu

midwayUne victoire américaine emblématique de 1942, filmée dans une grosse production hollywoodienne par le réalisateur de Independence Day : on pouvait s’attendre au pire. Sorti en 2019, Midway joue évidemment la carte du spectaculaire. Mais contre toute attente, c’est un film posé, qui se permet même quelques réflexions lucides sur la guerre.

Sur le papier, le défi était pourtant loin d’être gagné. Quel était l’intérêt d’une nouvelle transposition au cinéma de la bataille de Midway ? Cet épisode-clé de la Seconde Guerre mondiale (4-6 juin 1942) avait déjà fait l’objet d’un excellent film en 1976, logiquement intitulé La bataille de Midway. Tourné avec le soutien logistique de l’US Navy, ce blockbuster d’alors entrait dans la mode des all-star cast : un film avec plein de stars dedans. Charlton Heston, Henry Fonda, Glenn Ford, James Coburn, Robert Mitchum et le Japonais Toshiro Mifune : l’affiche était impressionnante. Le scénario solide avait parfaitement restitué tout le suspense de cette incroyable affrontement entre Américains et Japonais. Douze ans plus tard, en 1988, l’excellent feuilleton télé Les orages de la guerre (War and remembrance en VO) avait, lui, aussi, consacré à Midway un long passage absolument palpitant.

Efficacité et humanité

Une nouvelle version était donc discutable. Avec Roland Emmerich aux commandes, il y avait vraiment de quoi avoir peur. Ce dernier a beau être Allemand, il est un parfait représentant de ce qu’Hollywood peut faire de plus pompier. Certes, il sait tenir une caméra et a signé des plans vraiment impressionnants dans Le jour d’après. Mais dès lors qu’il s’agit d’avoir du recul et d’étoffer des personnages, c’est une autre histoire. A l’image de Michael Bay, Roland Emmerich est avant tout doué pour tout faire exploser. Le jour où il a tenté une fresque historique sérieuse, romanesque, le résultat était risible. The Patriot, le chemin de la liberté (2000) était un mélo sirupeux, rempli de clichés et de ralentis caricaturaux. Son seul atout, c’était d’avoir révélé Jason Isaacs.

Avec Midway, le réalisateur remplit son contrat de base : le spectaculaire. Les séquences sur l’attaque de Pearl Harbor sont réussies. Elles ont de l’ampleur et un minimum de sens épique. Même chose pendant la bataille de Midway proprement dite. La reconstitution d’époque tient la route, les effets visuels également, même s’ils n’atteignent pas la classe de ceux de Master and commander : de l’autre côté du monde. Côté casting, pas d’interprétation mémorable, mais des acteurs qui assurent tout de même. Dans la peau d’un officier de renseignement qui doit surmonter ses doutes, Patrick Wilson apporte une vraie touche d’humanité. On retient aussi Woody Harrelson, tout en sobriété dans le rôle du mythique amiral Nimitz.

Pas d’arrogance vis-à-vis de la guerre

Mais là où le film était attendu au tournant, c’était dans son point de vue sur la guerre. En 2001, le Pearl Harbor de Michael Bay s’était montré pitoyable sur un sujet quasi identique. Dès qu’il quittait les scènes d’action pures, il sombrait dans un patriotisme dégoulinant. Le Midway de Roland Emmerich, lui, étonne par sa modération. Si le point de vue du film est avant tout américain, les Japonais ne sont jamais caricaturés. Chaque événement est évalué à sa juste hauteur. Même le raid du colonel Doolittle sur Tokyo, le 18 avril 1942, est bien résumé pour ce qu’il est : une action sans conséquences militaires, mais un superbe coup de propagande.

Et surtout, personne ne se montre arrogant vis-à-vis de la guerre. Des amiraux jusqu’aux simples marins, en passant par les pilotes, tous font preuve d’une lucidité inattendue. Pas d’exaltation guerrière, pas de grandes envolées, juste des hommes qui affrontent une situation difficile en étant conscients de leurs forces et leurs faiblesses. Bien sûr, le film n’atteint pas la profondeur de la sublime Ligne rouge de Terrence Malick, ni l’implacable réalisme de Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg. Mais franchement, on n’en attendait pas autant de Roland Emmerich, ni d’une superproduction de ce genre.

Hollywood est décidément surprenante. Alors qu’on ne la croit plus capable de tourner autre chose que des méga-blockbusters de super-héros, voilà qu’elle ressort un film plutôt clairvoyant sur la Seconde Guerre mondiale. On n’est pas revenus au cinéma subversif des années 70 mais au moins, c’est un pas dans la bonne direction.

Midway : actuellement sur le bouquet Canal+

La victoire oubliée de juin 1940

2SEM2JUIN_Affiche_RS_LabelUne page d’Histoire réhabilitée. Quatorze ans après Indigènes, le cinéma français s’empare à nouveau d’un épisode occulté de la Seconde Guerre mondiale : l’attaque italienne dans les Alpes en juin 1940. Le désastre infligé par les Allemands a jeté un voile sur cette bataille, pourtant remportée par les troupes françaises, qui ont stoppé net l’invasion.

Aucun film ne s’était jamais intéressé à cette histoire, dont on célèbre les 80 ans ce mois-ci. Un manque enfin comblé par le court-métrage Deux semaines de juin. Tourné dans la vallée de la Maurienne, ce film de 23 minutes propose bien quelques séquences de combats, mais ne peut s’offrir le luxe de grandes scènes de bataille. Du coup, il se concentre avant tout sur la phase d’attente, au Fort du Télégraphe, à Valloire, puis au milieu de superbes paysages montagneux. Un point de vue qui a toujours du sens : dans tous les bons films de guerre, la préparation de la bataille est aussi importante que la bataille elle-même.

Tourner sur les lieux de l’Histoire

Deux semaines de juin est le premier film de Jocelyn Truchet, vétéran de l’Afghanistan, auteur du livre Blessé de guerre. Si la direction d’acteurs reste encore perfectible, il séduit tout de suite par le soin évident apporté à la reconstitution d’époque. Uniformes, armes, accessoires, décors intérieurs : tout fonctionne jusque dans les moindres détails. Un cachet d’authenticité évidemment renforcé par l’architecture imposante du Fort du Télégraphe et par les décors naturels alpins. Tourner à l’endroit même où se sont déroulés les faits : l’effet est toujours troublant et se ressent dans le film fini. Le scénario sait aussi traduire l’état d’esprit des hommes de l’époque, pris entre l’attente de combats dont ils n’ont pas envie et l’écho de l’effondrement du reste de la France face aux Allemands.

En 2006, Indigènes avait rendu à la mémoire collective un fait oublié : le rôle des soldats d’Afrique dans l’armée française en 1943 et 1944.  Il y a 31 ans, en 1989, La vie et rien d’autre sortait de l’oubli les 350 000 soldats disparus de la Première Guerre mondiale. Aujourd’hui, Deux semaines de juin remet donc en lumière la bataille des Alpes. Fréquente dans les films de guerre américains, l’utilisation du cinéma comme outil de mémoire reste encore timide en France. Mais elle progresse, et Deux semaines de juin en est une belle preuve.

La sortie en salles de Deux semaines de juin est prévue pour l’automne 2020.

Deux semaines de juin – bande annonce from OREADIS Productions® on Vimeo.

« La belle noiseuse », un rôle en or pour Michel Piccoli

Belle noiseuseVoulez-vous faire la liste des multiples grands films dans lesquels Michel Piccoli a joué ? La belle noiseuse ne sera probablement pas le premier qui vient à l’esprit. Il n’empêche, ce film récompensé par le Grand Prix du festival de Cannes en 1991, est un grand moment dans la carrière de l’acteur disparu le 12 mai dernier, à l’âge de 94 ans. Il impressionne dans chaque plan où il apparaît.

Michel Piccoli y incarne Edouard Frenhofer, un peintre qui décide de reprendre un tableau qu’il avait entamé des années auparavant, mais jamais terminé. Ce tableau, il l’avait commencé avec sa femme (Jane Birkin), qui lui servait alors de modèle. Sa rencontre avec la compagne (Emmanuelle Béart) d’un peintre plus jeune le fait changer d’avis. Au fil de longues séances de pose, ils vont se confronter, s’apprivoiser. Et il faudra de multiples tentatives avant que le tableau ne finisse par se créer.

Rapport de force

Entre un peintre et son modèle, il peut y avoir un rapport de force. Surtout lorsque l’artiste veut modeler le corps de son modèle exactement comme le ferait un sculpteur. Dès lors, le peintre dans son atelier va se comporter en dominateur, voire en manipulateur. Michel Piccoli est parfait pour le rôle, lui qui possède cette autorité naturelle. S’il manie les dialogues à la perfection, il sait aussi s’en passer et donner de l’intensité à n’importe quelle scène. Sur certains plans, on ne voit que sa main, en train de travailler sur le tableau. Cette main n’est plus celle de Piccoli mais celle du peintre Bernard Dufour. Une doublure artistique, nécessaire pour compléter le talent de l’acteur.

Pendant une bonne partie du film, un doute sérieux plane sur l’honnêteté du peintre, sur le degré de manipulation qu’il est prêt à faire subir à son entourage. Pas uniquement son modèle, mais aussi sa femme : il peint son tableau directement sur la version inachevée où elle figurait, en recouvrant son visage. Michel Piccoli a cette part d’ambiguïté, voire une dose de perversité latente, que l’on sent même s’il ne le fait pas sortir. En fait, il fait une démonstration de son art de comédien, avec une subtilité rare sans jamais forcer la note. Il réussit même à faire un peu oublier la nudité d’Emmanuelle Béart pendant les séances de pose. A l’arrivée, impossible d’imaginer quelqu’un d’autre jouer le rôle.

La belle noiseuse est disponible sur arte.tv jusqu’au 13 octobre.

Cinéma français et djihadisme : mission salutaire

Adieu nuit afficheExorciser un traumatisme national à travers l’écran ? Hollywood en a l’habitude, pas le cinéma français. Sauf qu’en l’espace de cinq ans, Made in France, Les exfiltrés et L’adieu à la nuit ont tous trois abordé le djihadisme. Un sujet brûlant auquel ni les politiques, ni les débats médiatiques n’ont su apporter de réponse satisfaisante. Il trouve un exutoire inattendu et lucide dans le cinéma

Les trois films dressent le même constant glaçant, celui d’une jeunesse en perte de repères qui se rebelle contre une société qui les méprise. Dans Made in France (2015) de Nicolas Boukhrief, des jeunes de banlieue sont recrutés par un terroriste passé par des camps d’entraînement au Moyen-Orient. Ils forment une cellule qui doit commettre des attentats en plein Paris. Sans emploi, sans perspective, ces jeunes Français se laissent embarquer par la promesse d’un combat censé leur redonner une identité et un honneur. Le film était prêt début 2015, mais a vu sa sortie repoussée du fait des attentats de Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Il devait donc débarquer sur les écrans le 18 novembre. Mais les attentats du 13 novembre ont finalement compromis son exploitation en salles. Personne ne pouvait imaginer à quel point son propos se vérifierait dans la réalité.

Douloureuse incompréhension

Dans Exfiltrés (2019) d’Emmanuel Hamon, une jeune mère de famille fait croire à son mari qu’elle part en vacances sans lui, alors qu’en fait, elle veut aller en Syrie avec leur jeune fils. Là encore, il est question d’une Française qui, cette fois, se laisse séduire par la promesse de travailler dans une maternité et donc d’avoir un rôle et une dignité. Dans L’adieu à la nuit (2019) d’André Téchiné, une grand-mère propriétaire d’un élevage de chevaux découvre soudainement que son petit-fils s’est converti à l’Islam et projette de partir en Syrie. Dans les deux films ressort la même douloureuse incompréhension, celle de ne rien avoir vu, de ne pas s’être rendu compte qu’une épouse ou un petit-fils ait pu ainsi rompre avec son éducation et la société qui les a vus naître.

Les trois films ont la bonne idée de montrer que tous ces jeunes ne relèvent pas du tout de la figure du terroriste étranger infiltré. Ce sont de purs produits de notre société. Ils ne sont même pas forcément pauvres. Dans Adieu à la nuit, la grand-mère (impeccablement jouée par Catherine Deneuve) a des moyens financiers conséquents, elle n’hésiterait pas une seconde à aider son petit-fils (Kacey Mottet Klein).

Malgré leurs différences de style, les trois films arrivent à la même terrifiante conclusion : le danger terroriste, c’est d’abord nous qui le fabriquons, avec beaucoup d’efficacité. Made in France (titre ô combien approprié) le montre d’ailleurs clairement : les combattants étrangers ne font que surfer sur nos défaillances collectives, nos peurs et nos échecs. Si le cinéma peut donc provoquer une prise de conscience, et faire sortir du discours sécuritaire servi par de nombreux politiques, il aura réussi une œuvre de salut public.

Alien : quarante ans de terreur

debate-abierto-la-saga-alien-originalPourquoi, quarante ans après la sortie du chef-d’oeuvre originel, la saga Alien reste-t-elle un classique de la SF en même temps qu’un des meilleurs exemples de ce que doit être la peur au cinéma ? Tentative de réponse. Mais uniquement avec la trilogie fondatrice. Si le quatrième film, Alien, la résurrection, est une réussite. tout ce qui a suivi est d’un intérêt très variable, allant de l’accident industriel à des tentatives plus ou moins ratées de tourner des « préquelles » au tout premier opus.

1) Un monstre inégalé

La créature biomécanique née de l’imagination de l’artiste suisse H.R. Giger ne ressemble à rien de connu. Elle impressionne évidemment par son côté invincible (« On n’ose pas la tuer », dit Parker dans le premier film). Elle dérange aussi par sa symbolique sexuelle prononcée et surtout parce qu’elle s’attaque au sanctuaire de la reproduction. Elle transforme le corps humain en une simple couveuse (hommes ou femmes indifféremment). Elle est le parasite suprême, qui aspire la vie et fait de l’être humain un produit jetable.

D’ordinaire, les monstres de cinéma sont plutôt des chasseurs en quête de proies, comme le requin des Dents de la mer ou les dinosaures de Jurassic Park. Et c’est plus rassurant : on risque de se faire bouffer, mais c’est dans l’ordre de la nature. Avec le Xénormorphe de Alien, on est dans un tout autre registre, celui de la créature qui vous paralyse au plus profond de vous-même avant de se servir de vous et ne laisser que vos restes.

Rien de plus perturbant. C’était un choc en 1979, ça l’est toujours aujourd’hui. Le style torturé de H.R. Giger n’a rien perdu de sa puissance.

2) Une vraie héroïne « badass »

Ellen Ripley, bien sûr, incarnée par une Sigourney Weaver parfaite. Une femme de caractère, qui ose bousculer l’ordre établi : dans le premier film, lorsque Dallas et Lambert ramènent Kane « fécondé », Ripley refuse de les laisser monter à bord du Nostromo, alors qu’elle n’est pas le commandant du vaisseau.

Ripley est une femme d’action (il faut voir comment elle joue du lance-flamme contre la reine dans Aliens, le retour), mais elle n’est pas une version féminine de Rambo pour autant. Rien de caricatural chez elle, juste une femme qui assume ses peurs et se bat jusqu’au bout pour sa survie, son indépendance et ses compagnons d’armes.

La hargne et la résilience dont elle fait preuve la rendent émouvante. Car elle n’a rien d’une machine, la guerre qu’elle est contrainte de mener ne se fait pas sans dégâts.

En 1979, ce genre de personnage était innovant. Aujourd’hui, elle reste une référence.

3) De la SF aux forts accents anticapitalistes 

Dans cet univers futuriste, une multinationale toute-puissante est la seule pourvoyeuse d’emplois : la Weyland-Yutani. Une sorte de World Company qui construit des colonies sur des planètes nouvelles, exploite les minerais, les transporte, met au point des armes dans ses laboratoires, décide des règles du marché du travail, du montant des primes… tout. Aucune trace d’autorité politique. Dans Aliens, le retour, les Marines (qui devraient être des militaires classiques) sont envoyés en reconnaissance sur LV4-26 sur ordre de la Compagnie, qui rappelle d’ailleurs celle que décrit Zola dans Germinal.

Et cette Compagnie ne fait pas dans le détail sur ses priorités. Dans Alien, le 8e passager, Ripley n’en croit pas ses yeux lorsqu’elle découvre l’ordre de ramener la créature dans les laboratoire, accompagné de cette mention : « Crew expendable ». L’équipage (du Nostromo) peut être sacrifié. Dans Aliens, le retour, la Compagnie fait installer des colons sur LV4-26 en sachant pertinemment quel risque ils courent, du fait de la proximité des Xénormorphes. Son représentant parti avec les Marines, Carter Burke (nom bien choisi) éteint des caméras de surveillance pour s’assurer que personne ne verra les appels de détresse de Ripley, coincée avec la petite Newt dans l’infirmerie avec deux des « facehuggers ». Dans Alien 3, la Compagnie ne fait évidemment pas grand-cas de la vie de bagnards de Fury 161. Et même l’adjoint du directeur de la prison est fusillé sans sourciller à l’instant même où il devient dérangeant.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, en cette période troublée de gilets jaunes et de grève générale, je trouve que cette science-fiction née il y a quarante ans est vraiment dans l’air du temps.

Et le « Get away from her, you bitch ! » dans Aliens, le retour… Mythique.

Costa-Gavras dézingue l’Union Européenne

Adults in the roomCinquante ans après son légendaire Z, Costa-Gavras n’a rien perdu de sa hargne. Cinéaste révolté, il dénonce encore une fois le piétinement de la démocratie. Mais cette fois, c’est l’Union Européenne qui est visée, avec la manière dont elle a étouffé le printemps grec de 2015.

Sur le papier, la crise de la dette grecque est un sujet technique, rébarbatif, tout sauf cinématographique. Et pourtant, de janvier à juillet 2015, cette histoire complexe est soudainement devenue limpide. Un gouvernement de gauche radicale a été élu pour mettre fin aux cures d’austérité drastiques imposées à la Grèce par ses créanciers européens. Pendant six mois, le Premier Ministre Alexis Tsipras et son ministre des Finances Yanis Varoufakis ont tenu tête. Ils ont résisté à la pression insensée de l’Europe, qui voulait leur faire signer un nouveau « plan d’aide », en fait destiné à garder le pays dans la spirale de la dette.

L’Eurogroupe, l’institution que ne rend pas de comptes

Pas très glamour ? Non, effectivement. Il n’y a pratiquement que des scènes de réunion à huis clos. Mais Yanis Varoufakis a raconté toute cette période charnière dans son livre Conversations entre adultes (Adults in the room en anglais). L’homme est professeur d’économie. Il a un bon sens de la pédagogie et explique clairement. Et le sujet était du pain béni pour Costa-Gavras. Car le coeur du récit, ce n’est pas la dette grecque. C’est le fonctionnement de l’Europe, et sa capacité à fouler aux pieds les principes démocratiques qu’elle est censée défendre. Tout se joue dans les réunions de l’Eurogroupe, où siègent les ministres des Finances des Etats membres. Une institution sans véritable cadre légal, qui ne rend de comptes à personne.

Le film raconte les multiples tentatives du ministre grec pour obtenir une restructuration de la dette, ses appels au respect de la dignité de son pays, royalement ignorés par ses homologues européens. A travers le personnage de Varoufakis, on retrouve l’esprit de résistance du cinéaste, sa révolte face à l’injustice. Des thèmes récurrents dans son oeuvre.

Un thriller mené tambour battant

Costa-Gavras évite avec aisance le piège de la dissertation financière. Il se concentre sur les rapports de force entre les hommes, sur la confrontation des caractères.  Du coup, il transforme son récit en un thriller qu’il mène tambour battant. Il a l’élégance, aussi, de faire jouer chaque personnage par un acteur de la nationalité correspondante. Le Grec Christos Loulis est parfait dans le rôle principal, celui de Yanis Varoufakis. L’expérimenté Ulrich Tukur, qui avait déjà tourné pour Costa-Gavras dans Amen, l’est tout autant en Wolfgang Schaüble, le ministre des Finances allemand. Et le Néerlandais Daan Schuurmans est aussi épatant de cynisme dans la peau de Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe. Le seul bémol, c’est Alexandros Bourdoumis, bien moins charismatique que le Premier Ministre grec Alexis Tsípras, qu’il incarne à l’écran. On pourra aussi regretter un dénouement trop elliptique, qui évacue la question cruciale du départ de Yanis Varoufakis du gouvernement.

A l’image d’Oliver Stone aux Etats-Unis ou de Ken Loach en Grande-Bretagne, Costa-Gavras reste un infatigable défenseur des droits de l’homme. Avec Adults in the Room, il démontre que son cinéma reste totalement d’actualité. Et une voix comme la sienne est plus salutaire que jamais, surtout à notre époque si marquée par la violence économique et les crises sociales.

Gemini Man, le cinéma du futur

affiche gemini manC’est une première dans l’histoire du cinéma : dans Gemini Man, Will Smith joue face à une version plus jeune de lui-même. L’exploit est d’autant plus impressionnant qu’à l’écran, il ne présente pas le moindre défaut. Cette prouesse n’est pas uniquement technique, elle pose des questions profondes sur le septième art et sur la définition d’un être humain.

Tout part d’un récit d’espionnage somme toute classique. Alors qu’il s’apprête à prendre sa retraite, un tueur du gouvernement américain découvre soudainement qu’il est traqué par un autre assassin, et qu’il s’agit en fait de lui-même, alors qu’il n’était âgé que de 23 ans. Le thème du clonage n’a rien de nouveau, mais d’ordinaire, le clone a le même âge que son modèle. 

Performance capture

On a beau scruter l’écran, chercher la faille, c’est bien le jeune Will Smith que l’on voit dans le film. Celui de l’époque du Prince de Bel Air. Le personnage est entièrement créé par ordinateur, il est l’oeuvre des spécialistes de Weta Digital, les pionniers qui avait mis au point Gollum dans la trilogie du Seigneur des anneaux il y a une quinzaine d’années. La clé tient en deux mots : performance capture. Le Will Smith actuel joue son double plus jeune. Il porte des capteurs, qui enregistrent tous ses mouvements et expressions. Il en ressort un modèle de base que les équipes de Weta « habillent » numériquement. Le visage est créé à partir d’images de l’acteur quand il était jeune. On a donc du Will Smith dans les deux cas : un en chair et os, l’autre dans une version digitale qu’il a entièrement guidée.

Le résultat est si incroyable que l’acteur peut faire du combat rapproché avec son clone sans qu’on se pose la moindre question. Cinéaste de Tigre et Dragon et L’odyssée de Pi, Ang Lee a choisi de tourner Gemini Man avec des caméras ultra-haute définition (120 images par seconde, au lieu de 25 normalement). Un standard de qualité qui ne pardonne pas le moindre défaut… et n’a pas besoin de le faire, vu que tout le film a un rendu parfait. Ang Lee a aussi tourné en 3D. La 3D, justement, si artificielle dans 99%  des cas où elle utilisée (seuls Avatar et Gravity lui avaient donné du sens), se justifie ici. Elle efface la profondeur de champ et créé une hallucinante sensation de proximité. Tout comme Ready Player One, le chef-d’oeuvre de Steven Spielberg, Gemini Man fusionne les langages du cinéma et du jeu vidéo dans une expérience inédite.

Finesse émotionnelle

Rien qu’avec ces choix de mise en scène, le cinéaste soulève des questions existentielles. Si vous rencontrez une version plus jeune de vous-même, êtes-vous en face de vous ? Qu’est-ce qui définit un être humain ? Son corps, son âme, mais ne faut-il pas aussi prendre en compte son vécu ? Si vous deviez revivre votre jeunesse, vous pourriez faire des choix différents et donc être quelqu’un d’autre.  

Ang Lee met aussi sur la table le rôle du cinéma. Depuis l’invention du 7e art par les frères Lumière en 1895, nous allons au cinéma pour voir des acteurs capables de nous faire croire à une histoire. Depuis la fin des années 1980, la technologie permet de générer des créatures par ordinateur. Mais le meilleur logiciel ne remplace pas les finesses émotionnelles de l’être humain. D’où l’émergence de la « performance capture », qui garde les avantages du numérique comme ceux des vrais acteurs. Avec Rogue One : A Star Wars Story (2016), il est devenu possible de « ressusciter » numériquement un acteur mort depuis longtemps. Gemini Man est donc une nouvelle étape, un pas en avant pour le cinéma qui n’en finit pas d’abolir la frontière (déjà bien ténue) entre le réel et le virtuel.

Gemini Man de Ang Lee : en salles depuis le 2 octobre

« Otages à Entebbe », le film qui aurait dû choisir son camp

otages-a-entebbe_image-principaleLorsqu’on raconte un fait historique, l’idéal est de faire preuve d’une certaine neutralité. Soit. Mais à l’écran, c’est impossible. Car le cinéma, par définition, est le choix d’un point de vue. Sorti en 2018, Otages à Entebbe refuse de prendre parti sur un sujet brûlant. Une objectivité impossible qui amoindrit un film pourtant réalisé avec talent.

Réalisateur remarqué de Troupe d’élite (2007), le Brésilien José Padilha tenait une matière en or. Otages à Entebbe raconte en effet le détournement d’un vol Air France en 1976. A son bord, de nombreux Israéliens. Les pirates de l’air sont deux Allemands et deux Palestiniens. Tout comme Steven Spielberg treize ans plus tôt dans Munich, José Padilha aborde de front le conflit israélo-palestinien et le terrorisme. Des thèmes forcément sensibles à notre époque. Le cinéaste reconstitue les faits avec minutie. Il y installe une grosse tension dramatique avec un talent évident. Otages à Entebbe est un thriller qui agrippe et ne lâche pas ses spectateurs. La narration est maîtrisée, les acteurs assurent sans la moindre difficulté, à commencer par le polyvalent Daniel Brühl (Goodbye Lenin, Inglorious Basterds, Rush).

Pourquoi, alors, le film ne marque-t-il pas plus que ça ? Parce qu’il ne se mouille pas. Dès le début, il résume le contexte avec des cartons qui mettent face à face les différences de vocabulaire entre Palestiniens et Israéliens sur leur conflit. Il présente les deux camps de la même manière, avec le même ton. L’effet pervers, c’est qu’on a l’impression d’être dans une encyclopédie historique plutôt qu’au cinéma. Cette prise de distance empêche un vrai impact émotionnel. Elle affaiblit aussi le poids des scènes d’action pure, autrement plus palpitantes.

Un art forcément subjectif

Dans Munich, Spielberg dénonçait l’inutilité de la vengeance d’Etat. Il se plaçait aux côtés des hommes de terrain, simples rouages d’une mécanique politique qui peut les broyer aussi bien que les athlètes tués aux Jeux de Munich. Les scènes les plus fortes ne sont pas les scènes d’action (excellentes néanmoins) mais celles qui s’intéressent aux hommes, à leur combativité ou à leurs états d’âme.

Tourner un film, c’est choisir un narrateur. Le placement des caméras est un point de vue en soi, tout comme les cadrages. Le montage raconte une histoire. Deux réalisateurs pourront faire un usage très différent des mêmes images. Le cinéma est donc un art forcément subjectif. Lorsqu’il s’approprie les événements historiques, c’est pour les arranger et les réécrire. Mais les plus grands films sont ceux qui ont trouvé leur point de vue, comme Lawrence d’Arabie, entièrement centré sur son héros tourmenté dans l’immensité de déserts magnifiques.

Inutile, dès lors, de chercher à être neutre. Raconter un détournement d’avion par des terroristes allemands et palestiniens, c’était déjà un parti-pris, une réflexion sur la violence, un point de vue sur la guerre et ses justifications. Mais lequel ? Le film cherche-t-il à mesurer l’impact d’un acte terroriste sur Israël ? Veut-il sonder la détermination des Palestiniens ? Cherche-t-il à donner mauvaise conscience aux Européens ? S’il s’était décidé, il aurait eu une puissance autrement plus conséquente, comme le terrifiant Bloody Sunday de Paul Greengrass. Dommage.

Otages à Entebbe : actuellement sur le bouquet OCS 

Terminator, la route vers l’impasse

Terminator 5Avec son scénario pas crédible pour deux sous, Terminator : Genisys est le parfait symbole de la direction prise par une saga autrefois légendaire : un mic mac temporel qui ne tient plus debout. Sorti en 2015, il symbolise l’absence de renouvellement d’une mythologie pourtant riche. Et le prochain film, Terminator : Dark Fate, ne laisse pas entrevoir d’amélioration.

La guerre entre des machines intelligentes et une résistance humaine, c’est la toile de fond de Terminator : Genisys, comme de tous les autres opus. Le chef de la résistance humaine, John Connor, y envoie son lieutenant Kyle Reese dans le passé pour sauver sa mère. Une version jeune de Sarah Connor, comme dans le premier film. Sauf que d’emblée, on ne sait plus comment les deux intrigues se situent l’une par rapport à l’autre. Un reboot (reprise du récit au départ, sans tenir compte des films déjà tournés) ? Quel intérêt ? La narration n’est pas claire du tout : une faute impardonnable lorsqu’il est question de voyages dans le temps. Et là c’est tellement pas crédible que l’intérêt se perd tout de suite. Cinquième opus d’une saga entamée en 1984, Terminator : Genisys est donc totalement superflu

Retour en arrière. En 1984, James Cameron signe le tout premier Terminator. Une relecture moderne du mythe de Frankenstein. Le monstre, c’est le cyborg indestructible immortalisé par Arnold Schwarzenegger. Terminator est un western urbain qui dénonce la foi aveugle dans la technologie et anticipe sur l’éviction de l’homme au profit de l’intelligence artificielle. A l’époque, le propos était avant-gardiste. Aujourd’hui, il l’est toujours. Les robots intelligents sont encore balbutiants, mais la technologie a pris une telle place dans le quotidien que l’indépendance de l’être humain en a déjà pris un coup. Sept ans plus plus tard, Terminator 2, le jugement dernier développe l’univers entrevu dans le premier, notamment avec l’impressionnante séquence de l’explosion nucléaire sur Los Angeles. Cette suite marque aussi par ses effets spéciaux révolutionnaires.  Le T-1000 joué par Robert Patrick était un pas en avant pour le cinéma. Une exploitation bien pensée du numérique, pour accomplir à l’écran ce qui était jusqu’ici impossible, comme la scène où il se liquéfie pour passer à travers le toit d’un ascenseur. Schwarzenegger est toujours là, toujours classe, mais il est déjà obsolète. James Cameron avance plus vite que son personnage.

James Cameron en sauveur ?

Pour Terminator 3, le soulèvement des machines (2003), l’inventif cinéaste canadien n’est plus aux manettes. Et ça se sent : le film est avant tout un festival de grosses scènes d’action bien troussées, mais qui n’ont rien d’inattendu. Le scénario, malgré tout, fait quand même encore illusion. Il raconte un épisode seulement évoqué par les deux premiers films. Il ajoute une pièce au puzzle de la vaste mythologie Terminator, sans chercher des rebondissements tordus. Même chose avec Terminator Renaissance (2009), qui a la bonne idée de montrer la fameuse guerre contre les machines, même s’il reste un blockbuster tout ce qu’il y a de plus standard.

Avec Terminator : Genisys, les scénaristes ne savaient clairement pas quoi faire, d’où ce reboot plus ou moins déguisé, et certainement raté. Attendu en salles le 23 octobre prochain, Terminator : Dark Fate annonce clairement la couleur : c’est une suite de Terminator 2, qui ne tient pas compte des trois films qui ont suivi. On y reverra donc Arnold Schwarzenegger et surtout Linda Hamilton, l’interprète originelle de Sarah Connor. Le film est réalisé par Tim Miller, l’homme aux commandes du premier Deadpool. James Cameron en est le co-producteur et le co-scénariste. Est-ce que ça va suffire pour redonner de l’intérêt à une franchise passablement écornée ? On voudrait le croire. Mais la première bande-annonce ne laisse rien entrevoir de palpitant. Et il faudrait de vrais idées scénaristiques pour être digne des deux premiers films, ceux de 1984 et 1991. Schwarzie le dit toujours : « Je reviendrai. » Il reviendra, oui, mais pas dans un cul-de-sac, s’il vous plaît.

Terminator : Genisys : vendredi 28 juin sur Ciné+ Frisson

La bataille des Alpes au cinéma

2 semaines de juinLe fait historique est totalement méconnu : en juin 1940, l’armée française a tenu en échec l’invasion italienne dans les Alpes. Largement absent des livres d’Histoire, le sujet n’a jamais été traité au cinéma. Un manque que le court-métrage Deux semaines de juin va enfin combler.

Son réalisateur et scénariste, Jocelyn Truchet, est un ancien militaire, gravement blessé en 2010 en Afghanistan. Une expérience qu’il avait racontée dans le livre Blessé de guerre. Deux semaines de juin est son premier film. Il le tournera du 23 au 31 mai, en Savoie, sur les lieux mêmes de la bataille des Alpes : le Fort du Télégraphe, à Notre-Dame des Neiges, dans les villages de Valloire et Valmeinier.

Les deux rôles principaux seront interprétés par Julien Ratel (vu notamment dans les films Le goût des merveilles et Love Addict, ou encore dans un épisode de la saison 3 de Dix pour cent) et Emile Berling. Fils de Charles Berling, il était à l’affiche en 2018 du Jeune homme et la mort, le onzième épisode de la série Capitaine Marleau. Produit par Oréadis Productions, Deux semaines de juin sera projeté dans les cinémas de la vallée de la Maurienne.

La page Facebook du film : https://www.facebook.com/2SemainesDeJuin/


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