Costa-Gavras dézingue l’Union Européenne

Adults in the roomCinquante ans après son légendaire Z, Costa-Gavras n’a rien perdu de sa hargne. Cinéaste révolté, il dénonce encore une fois le piétinement de la démocratie. Mais cette fois, c’est l’Union Européenne qui est visée, avec la manière dont elle a étouffé le printemps grec de 2015.

Sur le papier, la crise de la dette grecque est un sujet technique, rébarbatif, tout sauf cinématographique. Et pourtant, de janvier à juillet 2015, cette histoire complexe est soudainement devenue limpide. Un gouvernement de gauche radicale a été élu pour mettre fin aux cures d’austérité drastiques imposées à la Grèce par ses créanciers européens. Pendant six mois, le Premier Ministre Alexis Tsipras et son ministre des Finances Yanis Varoufakis ont tenu tête. Ils ont résisté à la pression insensée de l’Europe, qui voulait leur faire signer un nouveau « plan d’aide », en fait destiné à garder le pays dans la spirale de la dette.

L’Eurogroupe, l’institution que ne rend pas de comptes

Pas très glamour ? Non, effectivement. Il n’y a pratiquement que des scènes de réunion à huis clos. Mais Yanis Varoufakis a raconté toute cette période charnière dans son livre Conversations entre adultes (Adults in the room en anglais). L’homme est professeur d’économie. Il a un bon sens de la pédagogie et explique clairement. Et le sujet était du pain béni pour Costa-Gavras. Car le coeur du récit, ce n’est pas la dette grecque. C’est le fonctionnement de l’Europe, et sa capacité à fouler aux pieds les principes démocratiques qu’elle est censée défendre. Tout se joue dans les réunions de l’Eurogroupe, où siègent les ministres des Finances des Etats membres. Une institution sans véritable cadre légal, qui ne rend de comptes à personne.

Le film raconte les multiples tentatives du ministre grec pour obtenir une restructuration de la dette, ses appels au respect de la dignité de son pays, royalement ignorés par ses homologues européens. A travers le personnage de Varoufakis, on retrouve l’esprit de résistance du cinéaste, sa révolte face à l’injustice. Des thèmes récurrents dans son oeuvre.

Un thriller mené tambour battant

Costa-Gavras évite avec aisance le piège de la dissertation financière. Il se concentre sur les rapports de force entre les hommes, sur la confrontation des caractères.  Du coup, il transforme son récit en un thriller qu’il mène tambour battant. Il a l’élégance, aussi, de faire jouer chaque personnage par un acteur de la nationalité correspondante. Le Grec Christos Loulis est parfait dans le rôle principal, celui de Yanis Varoufakis. L’expérimenté Ulrich Tukur, qui avait déjà tourné pour Costa-Gavras dans Amen, l’est tout autant en Wolfgang Schaüble, le ministre des Finances allemand. Et le Néerlandais Daan Schuurmans est aussi épatant de cynisme dans la peau de Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe. Le seul bémol, c’est Alexandros Bourdoumis, bien moins charismatique que le Premier Ministre grec Alexis Tsípras, qu’il incarne à l’écran. On pourra aussi regretter un dénouement trop elliptique, qui évacue la question cruciale du départ de Yanis Varoufakis du gouvernement.

A l’image d’Oliver Stone aux Etats-Unis ou de Ken Loach en Grande-Bretagne, Costa-Gavras reste un infatigable défenseur des droits de l’homme. Avec Adults in the Room, il démontre que son cinéma reste totalement d’actualité. Et une voix comme la sienne est plus salutaire que jamais, surtout à notre époque si marquée par la violence économique et les crises sociales.

Gemini Man, le cinéma du futur

affiche gemini manC’est une première dans l’histoire du cinéma : dans Gemini Man, Will Smith joue face à une version plus jeune de lui-même. L’exploit est d’autant plus impressionnant qu’à l’écran, il ne présente pas le moindre défaut. Cette prouesse n’est pas uniquement technique, elle pose des questions profondes sur le septième art et sur la définition d’un être humain.

Tout part d’un récit d’espionnage somme toute classique. Alors qu’il s’apprête à prendre sa retraite, un tueur du gouvernement américain découvre soudainement qu’il est traqué par un autre assassin, et qu’il s’agit en fait de lui-même, alors qu’il n’était âgé que de 23 ans. Le thème du clonage n’a rien de nouveau, mais d’ordinaire, le clone a le même âge que son modèle. 

Performance capture

On a beau scruter l’écran, chercher la faille, c’est bien le jeune Will Smith que l’on voit dans le film. Celui de l’époque du Prince de Bel Air. Le personnage est entièrement créé par ordinateur, il est l’oeuvre des spécialistes de Weta Digital, les pionniers qui avait mis au point Gollum dans la trilogie du Seigneur des anneaux il y a une quinzaine d’années. La clé tient en deux mots : performance capture. Le Will Smith actuel joue son double plus jeune. Il porte des capteurs, qui enregistrent tous ses mouvements et expressions. Il en ressort un modèle de base que les équipes de Weta « habillent » numériquement. Le visage est créé à partir d’images de l’acteur quand il était jeune. On a donc du Will Smith dans les deux cas : un en chair et os, l’autre dans une version digitale qu’il a entièrement guidée.

Le résultat est si incroyable que l’acteur peut faire du combat rapproché avec son clone sans qu’on se pose la moindre question. Cinéaste de Tigre et Dragon et L’odyssée de Pi, Ang Lee a choisi de tourner Gemini Man avec des caméras ultra-haute définition (120 images par seconde, au lieu de 25 normalement). Un standard de qualité qui ne pardonne pas le moindre défaut… et n’a pas besoin de le faire, vu que tout le film a un rendu parfait. Ang Lee a aussi tourné en 3D. La 3D, justement, si artificielle dans 99%  des cas où elle utilisée (seuls Avatar et Gravity lui avaient donné du sens), se justifie ici. Elle efface la profondeur de champ et créé une hallucinante sensation de proximité. Tout comme Ready Player One, le chef-d’oeuvre de Steven Spielberg, Gemini Man fusionne les langages du cinéma et du jeu vidéo dans une expérience inédite.

Finesse émotionnelle

Rien qu’avec ces choix de mise en scène, le cinéaste soulève des questions existentielles. Si vous rencontrez une version plus jeune de vous-même, êtes-vous en face de vous ? Qu’est-ce qui définit un être humain ? Son corps, son âme, mais ne faut-il pas aussi prendre en compte son vécu ? Si vous deviez revivre votre jeunesse, vous pourriez faire des choix différents et donc être quelqu’un d’autre.  

Ang Lee met aussi sur la table le rôle du cinéma. Depuis l’invention du 7e art par les frères Lumière en 1895, nous allons au cinéma pour voir des acteurs capables de nous faire croire à une histoire. Depuis la fin des années 1980, la technologie permet de générer des créatures par ordinateur. Mais le meilleur logiciel ne remplace pas les finesses émotionnelles de l’être humain. D’où l’émergence de la « performance capture », qui garde les avantages du numérique comme ceux des vrais acteurs. Avec Rogue One : A Star Wars Story (2016), il est devenu possible de « ressusciter » numériquement un acteur mort depuis longtemps. Gemini Man est donc une nouvelle étape, un pas en avant pour le cinéma qui n’en finit pas d’abolir la frontière (déjà bien ténue) entre le réel et le virtuel.

Gemini Man de Ang Lee : en salles depuis le 2 octobre

« Otages à Entebbe », le film qui aurait dû choisir son camp

otages-a-entebbe_image-principaleLorsqu’on raconte un fait historique, l’idéal est de faire preuve d’une certaine neutralité. Soit. Mais à l’écran, c’est impossible. Car le cinéma, par définition, est le choix d’un point de vue. Sorti en 2018, Otages à Entebbe refuse de prendre parti sur un sujet brûlant. Une objectivité impossible qui amoindrit un film pourtant réalisé avec talent.

Réalisateur remarqué de Troupe d’élite (2007), le Brésilien José Padilha tenait une matière en or. Otages à Entebbe raconte en effet le détournement d’un vol Air France en 1976. A son bord, de nombreux Israéliens. Les pirates de l’air sont deux Allemands et deux Palestiniens. Tout comme Steven Spielberg treize ans plus tôt dans Munich, José Padilha aborde de front le conflit israélo-palestinien et le terrorisme. Des thèmes forcément sensibles à notre époque. Le cinéaste reconstitue les faits avec minutie. Il y installe une grosse tension dramatique avec un talent évident. Otages à Entebbe est un thriller qui agrippe et ne lâche pas ses spectateurs. La narration est maîtrisée, les acteurs assurent sans la moindre difficulté, à commencer par le polyvalent Daniel Brühl (Goodbye Lenin, Inglorious Basterds, Rush).

Pourquoi, alors, le film ne marque-t-il pas plus que ça ? Parce qu’il ne se mouille pas. Dès le début, il résume le contexte avec des cartons qui mettent face à face les différences de vocabulaire entre Palestiniens et Israéliens sur leur conflit. Il présente les deux camps de la même manière, avec le même ton. L’effet pervers, c’est qu’on a l’impression d’être dans une encyclopédie historique plutôt qu’au cinéma. Cette prise de distance empêche un vrai impact émotionnel. Elle affaiblit aussi le poids des scènes d’action pure, autrement plus palpitantes.

Un art forcément subjectif

Dans Munich, Spielberg dénonçait l’inutilité de la vengeance d’Etat. Il se plaçait aux côtés des hommes de terrain, simples rouages d’une mécanique politique qui peut les broyer aussi bien que les athlètes tués aux Jeux de Munich. Les scènes les plus fortes ne sont pas les scènes d’action (excellentes néanmoins) mais celles qui s’intéressent aux hommes, à leur combativité ou à leurs états d’âme.

Tourner un film, c’est choisir un narrateur. Le placement des caméras est un point de vue en soi, tout comme les cadrages. Le montage raconte une histoire. Deux réalisateurs pourront faire un usage très différent des mêmes images. Le cinéma est donc un art forcément subjectif. Lorsqu’il s’approprie les événements historiques, c’est pour les arranger et les réécrire. Mais les plus grands films sont ceux qui ont trouvé leur point de vue, comme Lawrence d’Arabie, entièrement centré sur son héros tourmenté dans l’immensité de déserts magnifiques.

Inutile, dès lors, de chercher à être neutre. Raconter un détournement d’avion par des terroristes allemands et palestiniens, c’était déjà un parti-pris, une réflexion sur la violence, un point de vue sur la guerre et ses justifications. Mais lequel ? Le film cherche-t-il à mesurer l’impact d’un acte terroriste sur Israël ? Veut-il sonder la détermination des Palestiniens ? Cherche-t-il à donner mauvaise conscience aux Européens ? S’il s’était décidé, il aurait eu une puissance autrement plus conséquente, comme le terrifiant Bloody Sunday de Paul Greengrass. Dommage.

Otages à Entebbe : actuellement sur le bouquet OCS 

Terminator, la route vers l’impasse

Terminator 5Avec son scénario pas crédible pour deux sous, Terminator : Genisys est le parfait symbole de la direction prise par une saga autrefois légendaire : un mic mac temporel qui ne tient plus debout. Sorti en 2015, il symbolise l’absence de renouvellement d’une mythologie pourtant riche. Et le prochain film, Terminator : Dark Fate, ne laisse pas entrevoir d’amélioration.

La guerre entre des machines intelligentes et une résistance humaine, c’est la toile de fond de Terminator : Genisys, comme de tous les autres opus. Le chef de la résistance humaine, John Connor, y envoie son lieutenant Kyle Reese dans le passé pour sauver sa mère. Une version jeune de Sarah Connor, comme dans le premier film. Sauf que d’emblée, on ne sait plus comment les deux intrigues se situent l’une par rapport à l’autre. Un reboot (reprise du récit au départ, sans tenir compte des films déjà tournés) ? Quel intérêt ? La narration n’est pas claire du tout : une faute impardonnable lorsqu’il est question de voyages dans le temps. Et là c’est tellement pas crédible que l’intérêt se perd tout de suite. Cinquième opus d’une saga entamée en 1984, Terminator : Genisys est donc totalement superflu

Retour en arrière. En 1984, James Cameron signe le tout premier Terminator. Une relecture moderne du mythe de Frankenstein. Le monstre, c’est le cyborg indestructible immortalisé par Arnold Schwarzenegger. Terminator est un western urbain qui dénonce la foi aveugle dans la technologie et anticipe sur l’éviction de l’homme au profit de l’intelligence artificielle. A l’époque, le propos était avant-gardiste. Aujourd’hui, il l’est toujours. Les robots intelligents sont encore balbutiants, mais la technologie a pris une telle place dans le quotidien que l’indépendance de l’être humain en a déjà pris un coup. Sept ans plus plus tard, Terminator 2, le jugement dernier développe l’univers entrevu dans le premier, notamment avec l’impressionnante séquence de l’explosion nucléaire sur Los Angeles. Cette suite marque aussi par ses effets spéciaux révolutionnaires.  Le T-1000 joué par Robert Patrick était un pas en avant pour le cinéma. Une exploitation bien pensée du numérique, pour accomplir à l’écran ce qui était jusqu’ici impossible, comme la scène où il se liquéfie pour passer à travers le toit d’un ascenseur. Schwarzenegger est toujours là, toujours classe, mais il est déjà obsolète. James Cameron avance plus vite que son personnage.

James Cameron en sauveur ?

Pour Terminator 3, le soulèvement des machines (2003), l’inventif cinéaste canadien n’est plus aux manettes. Et ça se sent : le film est avant tout un festival de grosses scènes d’action bien troussées, mais qui n’ont rien d’inattendu. Le scénario, malgré tout, fait quand même encore illusion. Il raconte un épisode seulement évoqué par les deux premiers films. Il ajoute une pièce au puzzle de la vaste mythologie Terminator, sans chercher des rebondissements tordus. Même chose avec Terminator Renaissance (2009), qui a la bonne idée de montrer la fameuse guerre contre les machines, même s’il reste un blockbuster tout ce qu’il y a de plus standard.

Avec Terminator : Genisys, les scénaristes ne savaient clairement pas quoi faire, d’où ce reboot plus ou moins déguisé, et certainement raté. Attendu en salles le 23 octobre prochain, Terminator : Dark Fate annonce clairement la couleur : c’est une suite de Terminator 2, qui ne tient pas compte des trois films qui ont suivi. On y reverra donc Arnold Schwarzenegger et surtout Linda Hamilton, l’interprète originelle de Sarah Connor. Le film est réalisé par Tim Miller, l’homme aux commandes du premier Deadpool. James Cameron en est le co-producteur et le co-scénariste. Est-ce que ça va suffire pour redonner de l’intérêt à une franchise passablement écornée ? On voudrait le croire. Mais la première bande-annonce ne laisse rien entrevoir de palpitant. Et il faudrait de vrais idées scénaristiques pour être digne des deux premiers films, ceux de 1984 et 1991. Schwarzie le dit toujours : « Je reviendrai. » Il reviendra, oui, mais pas dans un cul-de-sac, s’il vous plaît.

Terminator : Genisys : vendredi 28 juin sur Ciné+ Frisson

La bataille des Alpes au cinéma

2 semaines de juinLe fait historique est totalement méconnu : en juin 1940, l’armée française a tenu en échec l’invasion italienne dans les Alpes. Largement absent des livres d’Histoire, le sujet n’a jamais été traité au cinéma. Un manque que le court-métrage Deux semaines de juin va enfin combler.

Son réalisateur et scénariste, Jocelyn Truchet, est un ancien militaire, gravement blessé en 2010 en Afghanistan. Une expérience qu’il avait racontée dans le livre Blessé de guerre. Deux semaines de juin est son premier film. Il le tournera du 23 au 31 mai, en Savoie, sur les lieux mêmes de la bataille des Alpes : le Fort du Télégraphe, à Notre-Dame des Neiges, dans les villages de Valloire et Valmeinier.

Les deux rôles principaux seront interprétés par Julien Ratel (vu notamment dans les films Le goût des merveilles et Love Addict, ou encore dans un épisode de la saison 3 de Dix pour cent) et Emile Berling. Fils de Charles Berling, il était à l’affiche en 2018 du Jeune homme et la mort, le onzième épisode de la série Capitaine Marleau. Produit par Oréadis Productions, Deux semaines de juin sera projeté dans les cinémas de la vallée de la Maurienne.

La page Facebook du film : https://www.facebook.com/2SemainesDeJuin/

« Tora ! Tora ! Tora ! », le film qui flattait l’Histoire

affiche toraLe cinéma triche toujours avec l’Histoire. D’un côté, il s’en revendique pour mieux asseoir sa crédibilité. Mais de l’autre, il l’arrange pour raconter de meilleurs récits. Sorti en 1970, Tora ! Tora ! Tora ! assume haut et fort de ne rien avoir inventé. Une attitude rare, pour un défi pas évident à relever.

Reconstitution minutieuse de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, Tora ! Tora ! Tora ! ne prend pas la peine d’ajouter à sa trame historique une petite intrigue de fiction, comme l’a fait La bataille de Midway six ans plus tard. Tous les personnages du film sont donc authentiques. Le scénario bien documenté respecte scrupuleusement le nom des navires. Il suit en même temps les points de vue américain et japonais, un choix exceptionnel à l’époque. La production s’est entourée de nombreux conseillers techniques, et notamment le pilote japonais qui avait planifié et mené l’attaque.

Pour reconstituer les navires et avions de 1941, la production n’a pas pu faire autrement que de « maquiller » du matériel plus moderne. Elle a tout de même pu utiliser d’authentiques bombardiers B-17 et deux exemplaires du chasseur P-40. Le film est de toute manière largement plus crédible que le caricatural Pearl Harbor de Michael Bay, sorti trente-et-un ans plus tard. Il est également plus réaliste que Le jour le plus long, la reconstitution à grands moyens du débarquement en Normandie sortie huit ans plus tôt.

Cherchez l’erreur

Evidemment, cette authenticité revendiquée donne envie de chercher les erreurs ou les détails qui ne colleraient pas avec la réalité. Pas les petits anachronismes liés à l’utilisation de navires plus récents que ceux de 1941. Mais une scène plus importante, comme le combat tournoyant livré par deux P-40 américains contre les Zéros, les fameux chasseurs japonais. Des P-40 ont bien réussi à prendre l’air le 7 décembre 1941 mais face aux Zéros beaucoup plus agiles, ils n’avaient aucune chance de l’emporter. Par ailleurs, le film ne montre qu’un seul raid de l’aviation japonaise sur la flotte américaine au mouillage, alors qu’en réalité, une deuxième vague d’appareils est venue bombarder la rade. Tout à la fin, le scénario replace la fameuse phrase attribuée à l’amiral Yamamoto (« Je crains que nous n’ayons éveillé un géant endormi »). Une réplique à l’impact évident, qui reflétait peut-être l’état d’esprit du commandant en chef de la flotte japonaise. Mais il n’a jamais été prouvé qu’il ait bien prononcé ces mots.

Tout comme la scène de combat aérien entre les P-40 et les Zéros, cette réplique finale met le doigt sur un besoin fondamental de la fiction : créer de l’intensité dramatique. Si fidèle à la réalité soit-il, Tora ! Tora ! Tora ! n’échappe pas à cette règle.  Il n’empêche, le plaisir n’est pas gâché un instant, et le film reste aujourd’hui la meilleure reconstitution de l’attaque de Pearl Harbor. 

Tora ! Tora ! Tora ! : lundi 25 mars à 20.50 sur Ciné+ Classic

Clint Eastwood, le secret d’une longévité artistique

Eastwood3Clint Eastwood a beau avoir 88 ans, il ne perd pas une miette de son talent artistique. La meilleure preuve, c’est l’excellent La Mule, son trente-huitième film derrière la caméra. Comment expliquer une telle longévité cinématographique ? Avant tout par une combinaison rare d’humanité, d’humilité et de lucidité.

Car le cinéma de Clint Eastwood est souvent très touchant. Les personnages qu’il incarne dans ses propres films ne sont jamais caricaturaux, jamais infaillibles. Ils ont souvent des échecs et des frustrations à assumer. Ils peuvent être de petits escrocs, des shérifs anonymes, des entrepreneurs plus ou moins ratés. Dans La Mule (sorti le 23 janvier dernier), il s’agit d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, quasiment rejeté par sa famille dont il n’a jamais su prendre soin. A court d’argent, menacé d’expulsion, il accepte de transporter des colis, avant de se rendre compte qu’il s’agit de drogue.

Pas de jugement

Eastwood ne juge pas. Il comprend, il accepte ses héros pour ce qu’ils sont, avec leurs erreurs. Une tolérance qui ne se dément pas avec le temps : dans La Mule, le cinéaste évoque la possibilité du pardon. Son personnage a beau avoir failli, il peut encore se racheter. « Tu es du genre tardif », lui dit sa fille dans le film. Quant au pilote retraité de Space Cowboys (2000), il a beau être grincheux, il reste profondément sympathique, juste parce qu’il a le sentiment que l’armée ne l’a pas traité à la hauteur de son mérite professionnel. De son côté, le tueur repenti de Impitoyable (1992) n’a rien d’un salaud. Certes, il finit par retomber dans la spirale de la violence. Mais son effort pour s’en sortir a été si sincère qu’il est impossible de lui en vouloir.

Profondément humain, le héros eastwoodien n’a donc rien de conquérant. Même le photographe charmeur de Sur la route de Madison (1995) ne roule pas des mécaniques. Il est allé partout dans le monde. A première vue, il pourrait avoir n’importe quelle femme. Mais en réalité, il ne s’attendait pas à tomber amoureux d’une simple mère de famille italienne (Meryl Streep). Face à elle, il est plus hésitant qu’il n’y paraît, plus partagé, jusqu’à la scène déchirante à la fin du film, où il espère qu’elle le rejoindra dans sa voiture.  Le shérif revenu de tout dans Un monde parfait (1993), lui, aurait pu correspondre au cliché du héros viril. Mais sous ses dehors de vieux routier endurci, il admet vite ses limites.

Parfaite lucidité

Voilà la clé : Eastwood filme des personnages accessibles, sans jamais les prendre de haut. Il n’est pas dans le culte des puissants. En tant que cinéaste, il reste aussi humble face aux sujets qu’il traite. Difficile de trouver la moindre trace de condescendance dans son oeuvre.

Humble, Eastwood l’est aussi vis-à-vis de lui-même. Vu sa stature légendaire, il aurait pu se laisser intoxiquer par son propre mythe. Mais là aussi, il démontre une parfaite lucidité. La meilleure preuve, c’est dans Gran Torino (2008). Il y joue un vétéran de la guerre de Corée, raciste, aigri, solitaire, qui vit seul dans un quartier déclassé de Detroit. Lorsque l’homme s’érige en justicier, l’imagerie de L’inspecteur Harry fait aussitôt surface. Mais le cinéaste contourne cette tentation. Il montre qu’il n’est jamais dupe. Jamais il ne laisse penser que son personnage va devenir un super-héros. Mieux, il le force à revenir sur ses préjugés et à se montrer réaliste avec lui-même. 

En jouant lui-même tous ces personnages, Eastwood remet donc sans cesse en cause son image de dur-à-cuire, héritée des westerns spaghetti de Sergio Leone. Mais d’un autre côté, il reste toujours dans une belle humanité. Il se montre à l’aise dans différents genres cinématographiques. Et il filme avec une vraie élégance formelle. Certes, il se rate parfois, comme dans 15h17 pour Paris, complètement à côté de son sujet. Pour autant, le public ne lui en tient pas rigueur… la marque d’un cinéaste respecté.

Western spatial

Outland afficheOutland afficheSous ses dehors de film de science-fiction, Outland, loin de la Terre est également un western, directement inspiré par Le train sifflera trois fois. Sorti en 1981, il est surtout une étonnante parabole sur le monde ouvrier, aux accents marxistes. Son héros, l’homme intègre seul face un système corrompu, est d’une remarquable modernité.

Naturellement, le film doit beaucoup à ses superbes décors. Il est situé dans une station minière sur un satellite de Jupiter. Une sorte de vaste usine habitée par des ouvriers du futur, avec ses longs couloirs visiblement inspirés par Alien, le 8e passager, sorti deux ans plus tôt. Et d’ailleurs, c’est justement Alien qui a changé le projet de Outland. Au départ, le réalisateur et scénariste Peter Hyams voulait tourner un western. Le succès de Alien l’a poussé à transposer son scénario dans l’espace. De l’intérieur ou l’extérieur, l’usine impressionne. Presque quarante ans plus tard, elle n’a pas vieilli. 

L’exploitation des travailleurs

S’il a dû s’orienter vers la science-fiction, Peter Hyams n’a pas renoncé à ses idées pour autant. Outland garde bien les codes du western : le shérif seul face au potentat local (ici, le directeur de la mine spatiale), poursuivi par des tueurs. L’homme de loi est honnête, refuse toute corruption, ce qui fait de lui un homme à abattre. Il est incarné par un Sean Connery parfait. L’acteur écossais donne sa pleine mesure, fait jouer tout son charisme et porte sans peine le récit. 

Outland a donc les qualités de la SF, celles du western, mais aussi un scénario troublant. Il dénonce l’exploitation forcenée des travailleurs du futur, la corruption des pouvoirs publics, complices par passivité d’une entreprise productiviste à outrance. Seul le shérif ose faire son travail, à ses risques et périls. 

Le héros solitaire

Le thème est évidemment porteur. Il est dans la lignée du discours anticapitaliste des trois premiers Alien (où règne une firme toute-puissante). Il est même dans l’esprit de Germinal, où le mineur Etienne Lantier dénonçait le pouvoir d’actionnaires anonymes. Il renvoie aussi aux lanceurs d’alerte, façon Edward Snowden. L’homme seul qui ose s’élever contre le système (comme Fox Mulder dans X-Files), c’est le héros que l’on a envie d’admirer.

Alors, Outland est-il un chef-d’oeuvre ? Presque. Il lui manque un petit quelque chose, une trouvaille comme le Xénormorphe de Alien ou le HAL de 2001, l’odyssée de l’espace. Si la réalisation est solide, Peter Hyams n’est malgré tout pas le Ridley Scott des grands jours ni Stanley Kubrick. Il n’empêche, Outland reste une combinaison rare de western et de SF. Un cocktail suffisamment fort pour ne jamais avoir le goût du frelaté.

Outland, loin de la Terre : lundi 31 décembre à 20.45 sur TCM Cinéma

Peintures en mouvement

affiche van goghC’est une première dans l’histoire du cinéma : un film entièrement réalisé avec des peintures à l’huile. Le défi est impressionnant, il ouvre des horizons nouveaux. Au rayon des techniques d’animation, on connaissait en effet le dessin animé, la pâte à modeler, les images de synthèse ou encore la « performance capture ». Il faudra désormais compter avec la peinture. Le résultat à l’écran est troublant. Il donne l’impression de plonger dans les tableaux de Vincent Van Gogh.

Pour mesurer la portée de l’exploit, un chiffre suffit : La passion Van Gogh compte 62 000 images. Chacune d’elles a été peinte à la main. Pas étonnant, dès lors, qu’il ait fallu quatre ans pour boucler le film, des toutes premières prises de vue à la fin de la post-production.

Une centaine d’artistes-peintres

Au départ, de véritables acteurs, en chair et en os, sont filmés devant des fonds verts, dans des ébauches de décors. Les tableaux de Van Gogh sont ensuite incrustés numériquement. Un premier montage est fait. Chaque image (il en faut 24 pour une seconde de film) est présentée sur un écran puis reproduite à la peinture à l’huile sur une toile. Pour exécuter une telle masse de travail, il a fallu une centaine d’artistes-peintres,  recrutés dans une vingtaine de pays. Mais tous ne sont pas partis de zéro : une peinture finie sert de base à la suivante. Quelques modifications peuvent suffire pour obtenir la prochaine image.

Les tableaux suivent donc de très près les oeuvres de Van Gogh. Une fois terminés, ils sont photographiés et animés par ordinateur. Sur le film fini, on peut s’amuser à reconnaître les comédiens, comme l’Irlando-américaine Saoirse Ronan (Lovely Bones, The Grand Budapest Hotel). 

Si réussi soit-il, La passion Van Gogh aurait pu n’être qu’un simple exercice de style. Mais ses réalisateurs, la Polonaise Dorota Kobiela et le Britannique Hugh Welchman, n’ont pas négligé le scénario. Situé en 1891, peu de temps après la suicide de Van Gogh, il raconte comment le fils d’un facteur (Douglas Booth) tente de comprendre pourquoi le peintre s’est donné la mort. Une plongée dans le mental d’un artiste tourmenté, écrite comme une enquête de film noir. Ce Van Gogh d’un nouveau genre, on peut tout à fait le voir en peinture.

La passion Van Gogh : à partir du 19 décembre à 20.40 sur OCS City

Jusqu’au bout du cauchemar

climaxVoir un film de Gaspar Noé, c’est accepter de se faire mal. D’être remué jusqu’au plus profond de soi. L’expérience est peut-être virtuose, mais laisse un goût particulièrement désagréable. Sorti le 19 septembre, Climax est exactement dans cet esprit. S’il est réalisé avec un talent certain, il montre aussi que le cinéaste ne s’est pas renouvelé par rapport à Irréversible.

Le début était pourtant prometteur. Le film s’ouvre sur une soirée endiablée. Les superbes mouvements de caméra magnifient les danseurs. Les comédiens sont dans une transe qui touche à la grâce, à commencer par Sofia Boutella. Révélée par Kingsman : services secrets, l’actrice franco-algérienne démontre à nouveau son talent, à la fois dans les scènes dansées et dans le registre dramatique.

Petit à petit, Gaspar Noé lézarde l’ambiance festive qu’il a parfaitement construite. La soirée se transforme progressivement en enfer. La construction est habile mais le cinéaste n’épargne rien. Il détruit méthodiquement tout ce qui donne un sentiment de sécurité. Il va jusqu’au bout et ne laisse aucun espoir (ou alors si peu). On ressort du film lessivé, ravi de profiter de la première bouffée d’air frais après la séance. 

Au fond du trou

Dès lors, on se demande ce que le cinéaste cherche vraiment. Seul contre tous (1998) et Irréversible (2002) provoquaient le même dégoût. Gaspar Noé veut-il plonger le spectateur au fond du trou pour mieux lui faire apprécier la vie ? Si oui, des méthodes moins radicales existent pour aimer la vie. Si non, le réalisateur est sans doute dans une logique plus simple : mesurer la puissance d’une oeuvre d’art à l’aune des réactions qu’elle provoque. La mission est remplie, mais est-il vraiment indispensable de vivre une expérience aussi douloureuse, qui donne le sentiment d’avoir été piétiné ? Les chiens de paille (1971) était également ultra-violent. Mais au moins, il avait un sens.

Discutable dans son propos, Climax a aussi un style trop proche d’Irréversible. Les éclairages rouges tamisés, la caméra dans les couloirs, la caméra qui tangue… Beaucoup d’idées de mise en scène ont un goût de déjà vu, même si elles restent très efficaces. Malgré son ouverture virtuose, Climax est un voyage au bout de la nuit, que je n’ai envie de recommander à personne.

Climax : en salles depuis le 19 septembre


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