Peurs primales

BelkoA quoi sert un film d’horreur ? A nous confronter à nos peurs les plus instinctives, à nous permettre de côtoyer la mort « gratuitement », mais aussi à nous interroger sur ce que nous sommes vraiment derrière le vernis de la civilisation. Présenté au festival de Toronto 2016, The Belko Experiment est une série B méconnue et subversive. Elle n’insiste pas tant que ça sur le gore mais livre une vision féroce du monde du travail.

L’histoire est située dans un bâtiment isolé au bord de la jungle colombienne. Une grosse compagnie américaine emploie 80 personnes sur ce site. Chacune d’elles est équipée d’un traceur permettant de la retrouver en cas de kidnapping. A un moment, les issues sont scellées. Une voix se fait entendre dans les hauts-parleurs du bâtiment pour exiger que trente membres du personnel soient tués dans les deux heures, faute de quoi les maîtres-chanteurs invisibles feront mourir (à distance) soixante personnes. Quelque part entre Battle Royale et Hunger Games, le film ne fait pas de quartier. Aucune échappatoire, c’est tuer ou être tué. Le plus impressionnant, c’est de voir les scrupules et les résistances de chacun s’effondrer rapidement face à la chasse à l’homme mortelle. Rapidement, mais différemment d’une personne à l’autre.

La chasse est déjà ouverte

Et c’est toujours étrange de se demander ce que nous ferions si toutes les limites de la moralité et de la civilisation étaient abolies dans un « chacun pour soi » sanglant. Avec, peut-être, cette tentation inavouable d’en profiter pour régler ses comptes. Réalisé par Greg McLean (qui avait déjà signé les deux volets de Wolf Creek), The Belko Experiment est écrit par James Gunn. Soit le réalisateur des Gardiens de la Galaxie, mais surtout un scénariste formé chez Troma, la fameuse société de production de séries Z en tous genres. Le film bénéficie aussi d’une interprétation solide. On s’amuse même à reconnaître un acteur des films d’Oliver Stone : John C. McGinley

A première vue, on voudrait se rassurer en se disant que tout ceci n’est que du cinéma. Mais le scénario adroit de James Gunn laisse transparaître une évidence accablante : cette chasse à l’homme mortelle, elle existe déjà. C’est celle du monde du travail où, derrière les usages et les codes de la civilisation, nous savons déjà nous entretuer.

The Belko Experiment : jeudi 1er février à 20.50 sur Canal+ cinéma.  

La Force est toujours avec eux

star-wars-8-les-derniers-jediHuitième épisode de la mythique saga, Les Derniers Jedi a tout ce qu’on attend d’un Star Wars : des batailles spatiales intenses, des duels au sabre-laser et des paysages superbes. Mais ce qui lui donne réellement de la valeur, ce sont ses personnages. Interprétés par des acteurs touchants, ils sont aussi dignes qu’émouvants. Leurs conflits intérieurs sont humains et compréhensibles, ils donnent une âme au film.

Sorti en 2015, le précédent opus, Le réveil de la Force, touchait déjà par son tableau d’une famille Skywalker déchirée. Il révélait aussi une actrice charismatique : à seulement 23 ans, l’Anglaise Daisy Ridley se montrait capable de surpasser tous ses partenaires. Des qualités suffisantes pour compenser le manque d’originalité de l’intrigue, calquée sur celle de Un nouvel espoir, le film originel de 1977. Comme on peut s’y attendre, Les Derniers Jedi reprend certains codes de L’Empire contre-attaque, mais n’est pas un remake pour autant.

Blessures intimes

Sans dévoiler quoi que ce soit de l’intrigue, ce huitième opus est un très beau récit sur la transmission. Dans le rôle principal, Daisy Ridley est toujours aussi éclatante : jeune mais pas naïve, déterminée mais pas bornée, elle est une héroïne parfaite. Quant à Mark Hamill, il réussit magistralement son retour dans son rôle légendaire de Luke Skywalker. Dans Le réveil de la Force, on ne le voyait que sur le tout dernier plan. Beaucoup plus présent dans Les derniers Jedi, il marque le film par une sagesse empreinte de tristesse et de culpabilité. Le digne héritage du Luke de jadis. De son côté, Carrie Fisher incarne Leia avec autant de lucidité que de retenue. Le personnage est à l’image de l’actrice, réaliste sur sa vie mais en même temps émouvante sur la manière dont elle assume ses blessures intimes.

Au vu du Réveil de la Force, on pouvait avoir quelques doutes à propos d’Adam Driver, peut-être trop jeune et pas assez menaçant dans la peau de Kylo Ren. Mais ces doutes sont balayés avec Les derniers Jedi : avec un acteur plus mature, le personnage n’aurait pas été le même. Des rôles secondaires, on retient avant tout Oscar Isaac, enthousiasmant en pilote de la Rébellion, et l’inattendue Kelly Marie Tran.

Après, Les Derniers Jedi n’est pas exempt de défauts. Des moments-clés sont expédiés de manière frustrante. Une scène qui aurait dû être bouleversante perd tout son impact à cause d’un traitement visuel incongru. Et côté comédiens, Laura Dern ne convainc pas lors de sa première apparition, seulement au fil des scènes où elle apparaît. Des imperfections, donc, mais qui ne compromettent pas un film vraiment attachant. Son réalisateur, Rian Johnson, a passé haut la main son examen d’entrée. C’est lui qui chapeautera la prochaine trilogie annoncée par Disney et c’est de bon augure.

Star Wars : les derniers Jedi, en salles le 13 décembre

Le retour des anneaux

black-riders-in-the-shireLa nouvelle a été officialisée par Amazon le 14 novembre dernier : une nouvelle adaptation du Seigneur des anneaux est en préparation, sous forme de série télé. Le géant américain la co-produira avec Warner TV, avec l’accord de la Fondation Tolkien, qui gère l’héritage de J.R.R. Tolkien. Mais à bien y regarder, le projet n’est pas si clair. Refaire sur petit écran la trilogie de Peter Jackson est un défi irréaliste, d’où une certaine ambiguïté.

Dans son communiqué, Amazon s’étend en effet sur l’impact culturel du Seigneur des anneaux (le roman) et sur la réussite de son adaptation cinématographique. Sortie entre 2001 et 2003, la trilogie de Peter Jackson a tellement bien marché qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui d’autres acteurs que Elijah Wood, Viggo Mortensen ou encore Ian McKellen, une autre esthétique et d’autres paysages que ceux de la Nouvelle-Zélande. La réponse est écrite en catimini dans le communiqué officiel. La future série sera située juste avant La communauté de l’anneau, le premier volet de la trilogie. Mais il est tellement question du Seigneur des anneaux que ça incite à croire qu’il s’agit d’une nouvelle version. Au-delà de ces ambiguïtés de langage, le projet est faisable. Les appendices du roman de Tolkien offrent de la matière, il est donc possible de faire revenir des personnages comme Aragorn, Gandalf, Saroumane ou Galadriel.

L’opposition de Christopher Tolkien

Ambigu ou pas, ce projet de série télé est une surprise. Car les héritiers de J.R.R. Tolkien ne se sont pas privés de dire qu’ils n’aiment pas les films de Peter Jackson. Ils ont aussi été en conflit avec New Line (distributeur de la trilogie du Seigneur des anneaux) et Warner (distributrice de la trilogie du Hobbit) à propos des revenus générés par les films comme leurs produits dérivés. Des affaires qui se sont réglées à l’amiable, à coups de millions de dollars. Dans l’unique interview qu’il a accordée (en 2012, au quotidien Le Monde), Christopher Tolkien, le fils de l’écrivain et son héritier littéraire, avait déclaré : « Peter Jackson a éviscéré l’oeuvre de mon père. » Directeur de la Fondation Tolkien, il est donc clairement opposé à de nouvelles adaptations.

De toute évidence, ce refus de principe n’est pas partagé par tout le monde au sein de la Fondation Tolkien. Une fois le litige réglé avec la Warner, les négociations se sont aussitôt ouvertes. Dans les années 60, J.R.R. Tolkien avait cédé les droits du Seigneur des anneaux et du Hobbit, mais uniquement pour le cinéma. La place restait donc libre pour la télévision, l’accord a été signé. Le montant exact des droits versés à la Fondation n’est pas connu, mais il tournerait autour de 200 millions de dollars. Le 16 novembre, le départ à la retraite de Christopher Tolkien, âgé de 93 ans, a été rendu public. Un acte prévu, mais finalement hautement symbolique.  

Crédit image : John Howe « Les Cavaliers Noirs dans la Comté » (www.john-howe.com) 

 

Force de la nature

La-ligne-rouge-terrence-malickUn rayon de soleil dans les arbres, le vent qui souffle sur des hautes herbes, un crocodile qui se met à l’eau… c’est bucolique, naïf et on a déjà vu ça cent fois. Dans les films de Terrence Malick, et dans La ligne rouge en particulier, ces mêmes images prennent une dimension lyrique. Elles déclenchent une prise de conscience : l’homme est incapable de voir la nature qui l’entoure et de vivre en harmonie avec elle.

Terrence Malick, c’est un cinéaste américain qui tourne peu (neuf films en quarante-quatre ans). Il s’est arrêté de faire du cinéma pendant vingt ans. Il ne se montre jamais, les photos de lui sont rares. Au festival de Cannes 2011, il n’est pas venu chercher la Palme d’or qui venait de lui être attribuée pour The Tree of Life

Sorti en 1999, La ligne rouge s’ouvre donc sur cette réplique en voix off : « C’est quoi cette guerre au coeur de la nature ? » Le film se déroule en 1942, dans le Pacifique, sur l’île de Guadalcanal. Malick filme les combats acharnés, mais il s’intéresse tout autant au cadre extraordinaire qui l’entoure. Arbres, insectes, végétaux, rivières… tout est capté par la caméra, à un tel point qu’on se demande parfois si Malick n’a pas oublié la guerre qu’il est censé filmer.

L’ordre secret du monde

Et puis, au détour d’un plan, on comprend. Une colonne de soldats américains avance au milieu d’une magnifique végétation. La nature est immense, elle a son propre fonctionnement. Malgré son phénoménal pouvoir, l’homme reste peu de chose face à elle. Et la guerre paraît bien absurde dans un environnement aussi beau.

Dans ses précédents films (La balade sauvage et Les moissons du ciel), Terrence Malick avait déjà filmé la nature comme un personnage à part entière. Avec un seul plan sur du blé en train de danser sous l’effet du vent, il fait entrevoir la puissance et l’ordre secret du monde. Une force qui nous entoure et sait très bien fonctionner sans nous.

Dans son film suivant, Le nouveau monde (2005), le cinéaste va encore plus loin. Il raconte l’histoire de Pocahontas, cette princesse de la tribu indienne des Powhatans, tombée amoureuse d’un officier anglais arrivé avec la première expédition de colons en 1607. Il confronte deux modes de vies. D’un côté, celui des Indiens en phase avec la nature, qui s’y adaptent et la respectent. De l’autre, celui des Européens, qui dominent et domestiquent cette même nature. Ils en tirent des merveilles architecturales, mais ils sèment aussi une destruction à peine imaginable.

Ecolo idéaliste, Terrence Malick ? Peut-être. Mais il est surtout un auteur qui réussit une prouesse dans ses films : remettre l’homme à sa place, dans l’ordre d’un monde qui tourne depuis des milliards d’années.

La ligne rouge : actuellement sur Ciné+ Premier.

Deux guerres de retard

SoldatsQuand on tourne un film de guerre, il vaut mieux être à la page. Nous étions soldats, c’est un film de 2002 qui se croit encore dans les années 60. Un récit caricatural qui ose ce que personne n’avait fait depuis Les Bérets Verts de John Wayne : présenter la guerre du Vietnam comme une entreprise héroïque.

Car tout part bien sûr d’une histoire vraie arrivée en 1965. Quatre cents hommes du 7e régiment de cavalerie sont héliportés dans une clairière et se font encercler rapidement par 4000 Vietnamiens. Des soldats américains face à un ennemi beaucoup plus nombreux : Hollywood a toujours été friande de ce genre de sujet, propice aux récits héroïques. Histoire de ne pas lésiner sur les symboles, il ne s’agit pas de n’importe quel régiment : le 7e de cavalerie, c’était l’unité commandée cent ans plus tôt par le général Custer, qui a péri face à des Indiens beaucoup plus nombreux à Little Big Horn.

En soi, le choix du sujet aurait pu ne pas être dérangeant. Une grosse exaltation de l’héroïsme, ça peut passer, à condition d’avoir une réalisation de qualité derrière. Ce qui était par exemple le cas avec Zoulou, le film réalisé par Cy Enfield en 1964. Nous étions soldats est signé Randall Wallace, avec Mel Gibson dans le rôle principal. Les deux hommes se connaissent bien, car ils avaient collaboré sept ans plus tôt sur l’excellent Braveheart : Wallace était scénariste, Gibson réalisateur et acteur principal. Mais depuis, Randall Wallace a réalisé le médiocre L’homme au masque de fer et écrit le pitoyable Pearl Harbor.

Ralenti sur la chaussure

Dans Nous étions soldats, le chef du régiment joué par Mel Gibson est un père de famille exemplaire. On a droit au discours solennel de l’officier à ses hommes avant le départ pour le Vietnam, consensuel et prévisible d’un bout à l’autre. Lorsqu’il arrive sur le champ de bataille, il est évidemment le premier à descendre d’hélicoptère. Randall Wallace n’oublie pas le ralenti sur sa chaussure au moment où il met pied à terre. Pendant les combats, un de ses lieutenants, jeune père de famille, meurt en clamant sa fierté d’avoir donné sa vie pour sa patrie. A la fin, Mel Gibson est bien sûr le dernier à quitter le champ de bataille. Et en face, le commandant en chef nord-vietnamien va même jusqu’à replanter une petite bannière étoilée sur les corps des soldats américains !

Bref, une caricature absolue qui n’a qu’un seul mérite : il s’intéresse aux épouses restées en arrière. Nous étions soldats oublie que depuis Il faut sauver le soldat Ryan (sorti quatre ans plus tôt), il n’est plus possible de filmer la guerre dans ce style héroïsant. C’était à la mode dans les années 60, mais à l’époque, les réalisations était quand même épiques et ne versaient pas dans les ralentis larmoyants. Quant au sujet du Vietnam, la vague des films des années 70-80 a suffisamment marqué l’inconscient collectif pour qu’il paraisse complètement hallucinant qu’on veuille revenir à une vision glorificatrice.

Sur un sujet proche, mieux vaut voir La chute du faucon noir de Ridley Scott. Un film qui véhicule une image valorisante du soldat américain, mais montre quand même la guerre sous un jour plus crédible.

Nous étions soldats : vendredi à 20.40 sur RTL9

Gros plan sur une scène culte

apocnow2Un escadron d’hélicoptères qui attaque un village vietnamien avec la Walkyrie de Richard Wagner à fond dans les hauts-parleurs : cette scène hyper spectaculaire est le moment emblématique de Apocalypse Now, le chef-d’oeuvre de Francis Ford Coppola sorti en 1979. Elle porte en elle tout le propos du film, mais aussi un soupçon d’ambiguïté.

Son premier effet est grisant. Des hélicoptères en vol, c’est toujours impressionnant. Tout un escadron, n’en parlons pas. Le chef de cette unité s’appelle le lieutenant-colonel Kilgore. Incarné par un Robert Duvall au meilleur de sa forme, il est un extraordinaire personnage de cinéma, avec sa dégaine (torse nu avec un chapeau mode guerre de Sécession) et ses répliques (il aime l’odeur du napalm le matin).

En regardant de plus près, il est vite évident que cette scène ne peut pas se lire au premier degré mais qu’en réalité, elle véhicule un point de vue très critique sur la guerre américaine au Vietnam. La fameuse unité d’hélicoptères est chargée de convoyer jusqu’à l’embouchure d’un fleuve un patrouilleur de l’US Navy, qui emmène le capitaine Willard (Martin Sheen) pour une mission secrète où il doit tuer le colonel Kurtz (Marlon Brando).

Etat de démence

Un simple convoyage, donc, qui impose que l’escadron de cavalerie aéroportée se rende maître du village pendant le temps nécessaire. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il y met les moyens. Attaque aérienne à grands coups de roquettes, mitraillage systématique de tout ce qui paraît constituer une menace… Les défenseurs armés du village sont vite réduits à l’impuissance, mais les habitants, eux, sont en première ligne et doivent trouver un goût amer à ce qui est censé être une guerre pour le monde libre.

Sur les plans de coupe, on voit le visage des soldats américains filmés dans un état de quasi démence. Et cette idée d’annoncer sa venue avec la Walkyrie de Wagner, c’est aussi une forme de démence et en même temps le summum de l’arrogance. Kilgore est un modèle d’officier pour l’état-major qui, pour le coup, n’est pas dérangé par ses méthodes expéditives. Dès lors, comme le dit Willard plus loin dans le scénario : « Je me demande ce que l’état-major reproche vraiment à Kurtz. Pas la folie et le meurtre car ça, il y en avait partout. »

Film antimilitariste

Grand moment sur la démence humaine, la scène des hélicoptères résume à elle seule tout le propos antimilitariste du film. Du point de vue de Coppola, la guerre du Vietnam est une odyssée sanglante d’une totale inutilité. Et le colonel Kurtz est l’expression extrême de cette dérive, un délire meurtrier clairement exprimé là où l’état-major américain n’assume pas ce qui relève pourtant du même délire.

S’il critique la guerre, Coppola appuie tout de même son propos… sur le spectacle fascinant qu’est la guerre. La scène des hélicoptères est celle qu’on a envie de mettre à pleins tubes sur son Home Cinéma. Le cinéaste s’est mis au bord de la ruine pour pouvoir terminer son film, il avait absolument besoin d’un succès commercial. Comme il l’a dit lors d’interviews, il a pensé le montage pour que Apocalypse Now soit bien perçu comme un film de guerre et d’action, alors qu’il avait déjà une portée philosophique, renforcée par la version longue « Redux » de 2001.

Ambigu ou pas, Apocalypse Now a largement contribué à rendre obsolètes les films de guerre traditionnels à la mode des années 50 à la fin des années 70. Et presque quarante ans après sa sortie, il garde toute sa puissance.

Apocalypse Now Redux : dimanche 17 septembre à 20.55 sur Arte

Suspension d’incrédulité

speedPour qu’on y prenne plaisir, un film doit-il obligatoirement être réaliste ? Sorti en 1994, Speed est une belle démonstration du contraire. Son pitch se fonde sur une idée impossible dans la réalité. Mais il est tellement bien emballé qu’on se fiche de savoir si c’est réaliste ou pas. C’est le contrat de base au cinéma : le temps d’un film, on met de côté sa rationalité et on profite du spectacle. C’est ce qu’on appelle la suspension d’incrédulité, aussi évoquée par le personnage de Sharon Stone dans Basic Instinct.

Dans Speed, donc, un bus se fait piéger par une bombe. S’il accélère au-dessus des 50 mph (soit 80 km/h), la bombe est armée. S’il ralentit au-dessous des 50 mph, la bombe explose. Simple. Sauf qu’il s’agit d’un bus des transports en commun de l’agglomération de Los Angeles. Rouler à 80 km/h avec des véhicules comme ça, c’est possible uniquement sur des voies rapides. Et là, le bus est en ville, négocie des virages serrés, manque de tomber sur le côté dans un de ces virages et, clou du show, saute par-dessus un pont inachevé. Autant de prouesses absolument inconcevables sans descendre sous les 80 km/h.

Enjeux dramatiques et morceaux de bravoure

Et pourtant, Speed est un pur concentré de suspense, qui tient en haleine jusqu’au bout. Pourquoi fonctionne-t-il aussi bien ? Parce qu’il commence par poser des enjeux dramatiques. Comme on peut le voir au tout début du film, le poseur de bombes (Dennis Hopper) connaît son affaire et sait anticiper la réaction des policiers, à commencer par celles de l’as athlétique joué par Keanu Reeves. C’est une des règles de base d’un bon scénario : si le « bad guy » est trop facile à coincer, l’histoire n’a aucun intérêt. Ensuite, Le bus piégé est rempli de passagers à sauver, à commencer par la jolie Sandra Bullock, qui jouait le rôle qui l’a révélée. Elle conduit le bus, ce qui fait en plus d’elle un jolie héroïne active, à qui on peut s’identifier, vu qu’elle n’est qu’une passagère au départ. Madame Tout-Le-Monde.

Après, la réalisation de Jan De Bont (chef opérateur jusque-là, ici aux commandes de son premier long-métrage) fait le reste. Speed a tout ce qu’il faut de morceaux de bravoure, des cascades bien réglées, des effets visuels qui tiennent la route et un rythme qui ne faiblit pas.

Avec tout ça, on a tous les éléments d’un bon spectacle et on oublie donc vite le fait que les acrobaties du bus sont pas réalistes du tout. Après, d’autres cinéastes sont capables de concilier réalisme et spectacle intense, comme Peter Weir dans Master and commander, James Cameron dans Titanic ou Paul Greengrass dans ses Jason Bourne. Mais la priorité, c’est bien la suspension d’incrédulité. Au fait, dans Star Wars, la vitesse lumière et l’hyperespace, ça existe pas. Mais on s’en fout. Ce qui nous intéresse, c’est de savoir si Luke Skywalker deviendra bien un Jedi et si la Rébellion réussira à vaincre l’Empire.

Speed : mardi 5 septembre à 2045 sur Ciné+ Frisson

En toute lucidité

220px-Last_action_hero_ver2Arnold Schwarzenegger a eu 70 ans le 30 juillet dernier. Et quoi qu’il arrive, il restera comme celui qui a réussi dans des domaines aussi différents que le culturisme, le cinéma et la politique. En tant qu’acteur, il a très vite compris qu’il devait être autre chose qu’une simple star de cinéma d’action. Réalisé en 1993 par le talentueux John McTiernan, Last Action Hero est le meilleur témoignage du regard lucide que Schwarzie porte sur son métier et son statut.

Il y incarne Jack Slater, un policier de Los Angeles, héros d’une série de films à succès, rejoint dans son univers cinématographique par un de ses fans, qui découvrait son nouveau film en avant-première. Un garçon de onze ans qui connaît parfaitement toutes les ficelles du cinéma de genre, et s’emploie aussitôt à montrer à son personnage préféré qu’il n’est qu’une création issue de l’imagination de scénaristes.

Obsolète

Avec ce film, John McTiernan annonce la fin d’une génération de héros d’action, celle des années 80, mais aussi celle d’un certain type de cinéma d’action, supplanté depuis par les blockbusters bourrés d’effets numériques. En jouant ce personnage, Schwarzenegger accepte l’idée que le héros qu’il a incarné depuis Conan Le Barbare puisse arriver au bout de son cycle. Belle preuve de clairvoyance de la part d’une star qui aurait pu s’accrocher à tout prix à son image indestructible.

Tout au long de sa carrière d’acteur, Schwarzenegger a su introduire une dose d’humour et d’autodérision dans ses rôles. Il a joué dans des comédies, comme Un flic à la maternelle. Même dans l’implacable Terminator 2 (1991), il reconnaissait à travers son personnage du T-800 qu’il est en passe de devenir obsolète. Et dans la série des Expendables, il revient, comme les autres héros d’action du cinéma des années 80 : Stallone, Dolph Lundgren, Jean-Claude Van Damme, Bruce Willis, Jet Li, etc. Mais il n’est pas là pour faire croire qu’il est resté le même que dans Commando ou dans Total Recall. Et même si ça fait plusieurs fois qu’il explique qu’il a fait son temps, on lui en veut pas. Comme il fait preuve d’une certaine dose d’humilité et qu’il choisit des rôles adaptés à son âge, il reste crédible. Et il peut revenir. 

Last Action Hero : jeudi 31 août à 20.45 sur TCM Cinéma

Docteur Luc and Mister Besson

Valérian-headerValerian et la Cité des Mille Planètes, c’est le dix-septième film réalisé par Luc Besson et surtout son meilleur depuis Arthur et les Minimoys en 2006. Une superproduction divertissante, visuellement réussie, qui propose un univers foisonnant. Mais ses résultats mitigés au box-office montrent aussi que le cinéaste peine à retrouver l’inspiration qui fut la sienne pendant plus de vingt ans. Soyons clairs : il s’agit ici de débattre du travail de Luc Besson réalisateur, et pas de celui du producteur qui, à mon sens, relève d’une toute autre démarche.

Avec Valerian, Luc Besson adapte les BD de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières : un univers qui le fascine visiblement. Cette sincérité, on ne la sentait plus dans ses films des dix dernières années. Jusqu’au milieu des années 2000, Besson était pourtant un véritable auteur. On appréciait ses films ou pas (en ce qui me concerne, j’étais fan et Nikita reste mon préféré aujourd’hui), mais il y démontrait un vrai goût pour l’imaginaire, un sens du merveilleux et une capacité à offrir de grands rôles à ses acteurs. Ce n’est pas pour rien que Jean Réno n’a jamais été aussi bon que dans les films de Luc Besson, que Jean-Marc Barr reste associé à son rôle de Jacques Mayol dans Le Grand Bleu (alors qu’il a une filmo pourtant conséquente), tout comme Milla Jovovich au Cinquième élément et à Jeanne d’Arc

Dépersonnalisation

Sorti en 2006, Arthur et les Minimoys portait encore en lui cette capacité d’émerveillement et le plaisir de l’évasion. Ses deux suites étaient beaucoup moins emballantes. Et après, Besson s’est mis à aligner des films franchement impersonnels, comme The Lady, qui ne tient que par l’impériale Michelle Yeoh, ou encore Les aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec, qui s’oublie assez vite après avoir été vu. Lucy souffre d’un scénario auquel on ne croit pas du tout. Même la présence de Scarlett Johansson ne suffit pas à rendre le film mémorable : interrogez n’importe qui sur les rôles marquants de la star, il paraît peu plausible que Lucy arrive en tête de liste.

Vouloir expliquer cette dépersonnalisation des films de Besson par l’appât du gain, ou le fait que le cinéaste s’est élevé à un statut bien plus important (c’est pendant cette période qu’il a finalisé son remarquable projet de Cité du Cinéma), n’est pas un argument convaincant. Car il avait promis d’arrêter de réaliser après son dixième film (Arthur et les Minimoys, justement) et il aurait très bien pu se contenter de produire et écrire.

Renouveau amorcé

Avec Valerian et la Cité des Mille Planètes, on retrouve donc une partie du Luc Besson des débuts. Et si le film est une superproduction de près de 200 millions d’euros, ça ne l’empêche pas de proposer un vrai univers et le plaisir est communicatif. Après, le film n’a pas marché aux Etats-Unis (seulement 39 millions de dollars), pourtant fans du cinéaste. En France, il a rassemblé 3 millions de spectateurs : un bon score, mais pas non plus dément. Et il n’est pas du tout dit que le film rentrera dans ses frais sur son exploitation en salles. Au 20 août, il était à 140 millions de dollars en tout.

Pourquoi cette performance en demi-teinte ? Peut-être parce que les deux acteurs principaux, Dane DeHaan et Cara Delevingne, ne sortent finalement pas du lot. Sans doute aussi parce que l’intrigue du film a beau être sympathique et divertissante, elle ne dépasse pas le stade du récit d’aventures standard. Et de manière générale, les personnages à l’écran n’ont rien de mémorable. Et au final, on se surprend à penser que Le Cinquième Elément, réalisé par Besson vingt ans plus tôt, reste quand même supérieur. Mais comme Valerian permet tout de même de passer un bon moment, comme il marque un renouveau partiel du cinéaste, on veut bien miser sur les suites en projet, si, bien sûr, les résultats mitigés du premier opus ne les empêchent pas de voir le jour.

Valerian et la Cité des Mille Planètes : en salles depuis le 26 juillet

Sérieux, c’est pas du jeu

Patriot_promo_posterRoland Emmerich et Michael Bay, c’est un amusant parallèle. Tous deux sont des rois du pop-corn movie : des blockbusters tonitruants remplies de SDM (scènes de destruction massive) qui en mettent plein les yeux, et aussi les oreilles. Les personnages et la dramaturgie, ils ne s’en soucient qu’occasionnellement. Mais à un moment, chacun d’eux a voulu montrer qu’il savait faire autre chose, qu’il pouvait tenter un grand film « sérieux ». Et dans les deux cas, c’est un ratage si flagrant qu’on se dit tout de suite qu’il vaut mieux qu’ils restent avec leurs explosions et leurs fusillades parce que là, au moins, ils sont dans leur élément et peuvent faire preuve d’un certain talent. 

Réalisateur allemand émigré à Hollywood (comme beaucoup d’autres talents étrangers), Roland Emmerich est donc devenu un nom qui compte avec des films comme Stargate, la porte des étoiles, Independence Day et Godzilla (la version de 1998). Sorti en 2000, The Patriot, le chemin de la liberté était donc son occasion de changer de registre. Une grande fresque historique située au XVIIIe siècle, pendant la Guerre d’Indépendance américaine. Elle raconte comment un vétéran de la guerre de Sept Ans (Mel Gibson), vivant avec ses sept enfants en Caroline du Sud, décide de s’impliquer dans le conflit contre les Anglais, alors qu’il était pourtant contre toute forme d’action armée.

Ralenti caricatural

Car, bien sûr, ce revirement ne doit rien au hasard. Lors d’un vote à Charleston pour la levée d’une milice, le bonhomme s’était abstenu et avait bien dit que c’était une mauvaise idée que de faire la guerre. Oui mais voilà : les troupes anglaises (avec leurs fameux uniformes rouges) ont la mauvaise idée de passer par sa plantation… c’est plus commode pour le scénario. Le fils aîné (Heath Ledger) est déjà parti s’engager dans les rangs des indépendantistes américains. Revenu blessé, il est arrêté. Et le second fils, qui veut s’interposer, est tué par le colonel anglais (Jason Isaacs, qui joue quand même le rôle qui l’a révélé auprès du grand public). Alors, forcément, Mel Gibson va être très fâché qu’on lui ait enlevé l’un de ses fils et tué un autre. Donc, oh surprise, il va tout de suite prendre les armes. Mais comme il reste un papa prévenant, il s’inquiète pour les fils qui lui restent.

Sur le papier, la matière pour une grande saga épique était là. Mais il aurait fallu un scénario un peu moins prévisible (on a droit à tous les clichés). Il aurait fallu expliquer à Roland Emmerich que dans la grande bataille finale, quand Mel Gibson finit par remettre la main sur le colonel anglais, le plan au ralenti de lui se précipitant vers son ennemi, c’est caricatural au dernier degré. Quant aux couchers de soleil, c’est très beau. Mais à moins de s’appeler Terrence Malick (qui venait de tourner La ligne rouge), ça peut vite virer à la carte postale pas crédible. En fait, il aurait mieux fait de prendre exemple sur Michael Mann, qui, avec Le dernier des Mohicans, avait tiré une oeuvre sublime d’un sujet très proche.

Dans les pas de James Cameron

Sorti en 2000, The Patriot, le chemin de la liberté a été suivi un an après par le Pearl Harbor de Michael Bay. Là aussi, l’idée était de faire une grande fresque  façon Titanic. Côté action, le film fonctionne. Mais les acteurs sont transparents, le romanesque frise le ridicule et la vision de l’Histoire est au bord du grotesque tant elle plonge (involontairement) dans la caricature. 

Que Roland Emmerich et Michael Bay sachent tenir une caméra, c’est indéniable. Pour s’en convaincre, il suffit de voir Le Jour d’après (pour le premier) et la seconde partie de Transformers : la face cachée de la lune (pour le second). Mais marcher dans les pas de James Cameron, c’est vraiment pas une bonne idée pour eux.

The Patriot : le chemin de la liberté : mardi 18 juillet à 20.45 sur Ciné+ Premier


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