Sérieux, c’est pas du jeu

Patriot_promo_posterRoland Emmerich et Michael Bay, c’est un amusant parallèle. Tous deux sont des rois du pop-corn movie : des blockbusters tonitruants remplies de SDM (scènes de destruction massive) qui en mettent plein les yeux, et aussi les oreilles. Les personnages et la dramaturgie, ils ne s’en soucient qu’occasionnellement. Mais à un moment, chacun d’eux a voulu montrer qu’il savait faire autre chose, qu’il pouvait tenter un grand film « sérieux ». Et dans les deux cas, c’est un ratage si flagrant qu’on se dit tout de suite qu’il vaut mieux qu’ils restent avec leurs explosions et leurs fusillades parce que là, au moins, ils sont dans leur élément et peuvent faire preuve d’un certain talent. 

Réalisateur allemand émigré à Hollywood (comme beaucoup d’autres talents étrangers), Roland Emmerich est donc devenu un nom qui compte avec des films comme Stargate, la porte des étoiles, Independence Day et Godzilla (la version de 1998). Sorti en 2000, The Patriot, le chemin de la liberté était donc son occasion de changer de registre. Une grande fresque historique située au XVIIIe siècle, pendant la Guerre d’Indépendance américaine. Elle raconte comment un vétéran de la guerre de Sept Ans (Mel Gibson), vivant avec ses sept enfants en Caroline du Sud, décide de s’impliquer dans le conflit contre les Anglais, alors qu’il était pourtant contre toute forme d’action armée.

Ralenti caricatural

Car, bien sûr, ce revirement ne doit rien au hasard. Lors d’un vote à Charleston pour la levée d’une milice, le bonhomme s’était abstenu et avait bien dit que c’était une mauvaise idée que de faire la guerre. Oui mais voilà : les troupes anglaises (avec leurs fameux uniformes rouges) ont la mauvaise idée de passer par sa plantation… c’est plus commode pour le scénario. Le fils aîné (Heath Ledger) est déjà parti s’engager dans les rangs des indépendantistes américains. Revenu blessé, il est arrêté. Et le second fils, qui veut s’interposer, est tué par le colonel anglais (Jason Isaacs, qui joue quand même le rôle qui l’a révélé auprès du grand public). Alors, forcément, Mel Gibson va être très fâché qu’on lui ait enlevé l’un de ses fils et tué un autre. Donc, oh surprise, il va tout de suite prendre les armes. Mais comme il reste un papa prévenant, il s’inquiète pour les fils qui lui restent.

Sur le papier, la matière pour une grande saga épique était là. Mais il aurait fallu un scénario un peu moins prévisible (on a droit à tous les clichés). Il aurait fallu expliquer à Roland Emmerich que dans la grande bataille finale, quand Mel Gibson finit par remettre la main sur le colonel anglais, le plan au ralenti de lui se précipitant vers son ennemi, c’est caricatural au dernier degré. Quant aux couchers de soleil, c’est très beau. Mais à moins de s’appeler Terrence Malick (qui venait de tourner La ligne rouge), ça peut vite virer à la carte postale pas crédible. En fait, il aurait mieux fait de prendre exemple sur Michael Mann, qui, avec Le dernier des Mohicans, avait tiré une oeuvre sublime d’un sujet très proche.

Dans les pas de James Cameron

Sorti en 2000, The Patriot, le chemin de la liberté a été suivi un an après par le Pearl Harbor de Michael Bay. Là aussi, l’idée était de faire une grande fresque  façon Titanic. Côté action, le film fonctionne. Mais les acteurs sont transparents, le romanesque frise le ridicule et la vision de l’Histoire est au bord du grotesque tant elle plonge (involontairement) dans la caricature. 

Que Roland Emmerich et Michael Bay sachent tenir une caméra, c’est indéniable. Pour s’en convaincre, il suffit de voir Le Jour d’après (pour le premier) et la seconde partie de Transformers : la face cachée de la lune (pour le second). Mais marcher dans les pas de James Cameron, c’est vraiment pas une bonne idée pour eux.

The Patriot : le chemin de la liberté : mardi 18 juillet à 20.45 sur Ciné+ Premier

Le coup de théâtre accessoire

Sixième sensUne fin à tomber par terre, le meilleur coup de théâtre depuis Usual Suspects : lorsque Sixième sens est sorti en 1999, on n’a parlé que de ça. En fait, tout le film a même été résumé à ça. Certes, le dénouement était très bon. Mais le vrai intérêt de ce troisième long-métrage de M. Night Shyamalan était ailleurs : la réflexion approfondie sur l’enfance et ses peurs.

Car l’histoire de Sixième sens, c’est comment un psychologue (Bruce Willis, tout en sobriété) entame un long travail de patience pour réussir à faire parler un enfant (Haley Joel Osment, effectivement très doué) muré dans ses peurs. Ce qui donne de l’épaisseur au film, c’est le processus psychologique que traverse le personnage : la difficulté de parler à sa mère (Toni Collette, parfaite comme toujours), parce qu’il sait qu’elle ne pourra pas entendre son secret. L’incompréhension s’affiche sous nos yeux, le besoin de cet enfant de savoir à qui il peut faire confiance.

Lâcher le morceau

Et c’est précisément parce qu’il est méfiant que l’attitude du psychologue prend tout son intérêt. Pas facile de fendre une cuirasse comme celle-ci. Il ne suffit pas de dire à un jeune garçon solitaire « ne crains rien, parle-moi », pour qu’il accepte de se confier. La réalisation toute en finesse de M. Night Shyamalan amène en douceur la scène-clé, celle où l’enfant finit par lâcher le morceau. Il est d’autant plus touchant qu’il est confronté à ce qu’un enfant de son âge ne devrait jamais voir.

L’innocence perdue, le rapport à la mort, l’absence du père, l’amour d’une mère confrontée à sa propre incrédulité vis-à-vis de son fils : le scénario est riche. Et d’un bout à l’autre, c’est un pur film d’ambiance, un thriller qui flirte avec le fantastique

Alors, bien sûr, quand arrive le coup de théâtre final, le premier réflexe est évidemment d’être épaté. Il est d’autant mieux amené que des indices ont été savamment distillés tout au long du film. Mais ça reste uniquement une cerise sur le gâteau. Sixième sens a fait de M. Night Shyamalan un cinéaste de premier plan et aujourd’hui encore, c’est son meilleur film.

Sixième sens : mardi 13 juin à 22.30 sur Ciné+ Frisson

Les pirates ne désarment pas

SalazarCinquième opus d’une franchise qui n’a jamais lésiné sur les moyens, Pirates des Caraïbes : la vengeance de Salazar remplit son contrat de blockbuster, même s’il n’est pas exempt de défauts.

Des plages de sable clair, de superbes navires, des images soignées, des effets spéciaux réussis, de l’action : le spectacle est au rendez-vous. Le budget pharaonique de 350 millions de dollars se voit à l’écran. Le film fonctionne tout de suite et divertit d’un bout à l’autre. Joachim Ronning et Espen Sandberg, les deux réalisateurs norvégiens de Bandidas, s’en tirent plutôt bien. 

Côté acteurs, Johnny Depp fait du Jack Sparrow, ce qui revient à dire qu’il est égal à lui-même, et parfois caricatural dans le registre alcoolisé. On apprécie davantage Javier Bardem, parfait en capitaine espagnol devenu fantôme mais pas déshumanisé pour autant. Si les jeunes (Brenton Thwaites et Kaya Scodelario) font ce que l’on attend d’eux, la bonne surprise vient d’Orlando Bloom, qui apparaît au début et à la fin du film. A 40 ans, l’acteur anglais est parfait dans son rôle de père et fait soudainement mesurer le chemin parcouru depuis 2003, année de sortie du premier film, La malédiction du Black Pearl.

Alors, certes, le scénario n’a rien de bien original et les personnages restent schématiques. La vengeance de Salazar n’a pas non plus le souffle de l’aventure (hérité d’un autre pirate, celui joué par Errol Flynn dans les années 30) de La malédiction du Black Pearl. Mais ce cinquième film est tout de même un cran au-dessus du précédent, le bien ennuyeux Fontaine de jouvence.  

Terreurs spatiales

Alien sagaAlors que Alien Covenant vient juste de sortir en salles, petit tour d’horizon de la célèbre saga inaugurée en 1979, qui a produit des grands films, mais aussi des accidents industriels et qui redémarre depuis 2012 avec un intérêt très discutable. Dans l’espace, tout le monde vous entendra crier, finalement.

Alien, le huitième passager (1979)

Le chef-d’oeuvre fondateur. Tout d’abord, le Xénomorphe, ce monstre stupéfiant né de l’imaginaire torturé de l’artiste suisse H.R. Giger (décédé en 2014). Une créature mystérieuse, majestueuse, d’autant plus effrayante que son cycle de reproduction est celui du parasite ultime. Le corps humain n’est plus qu’une coquille jetable. Hommes et femmes sont touchés indifféremment. Avec sa symbolique sexuelle prononcée, le monstre est profondément dérangeant. Et en plus, il est quasi invincible, à la fois par son capacité à se camoufler et par son sang acide. A l’époque, personne n’avait jamais rien vu de tel. Presque quarante ans plus tard, personne n’a su inventer quelque chose de comparable.

Si on ajoute les somptueux décors conçus par Ron Cobb et H.R. Giger, une équipe impériale de sept acteurs (Sigourney Weaver y joue le rôle qui l’a révélée), la musique envoûtante de Jerry Goldsmith et enfin la réalisation magistrale de Ridley Scott, on a tous les éléments du classique instantané. Le cinéaste britannique, dont c’était le deuxième film (après Duellistes en 1977) a su parfaitement jouer sur la lenteur, sur l’ambiance rustique du Nostromo (le cargo spatial où est situé le film) et sur la quasi invisibilité du monstre.

Aliens, le retour (1986)

Une suite d’une grande intelligence trop souvent assimilée à un simple déluge d’action, façon « Rambo femme chez les extraterrestres ». Car James Cameron, qui venait alors de tourner le premier Terminator, n’est pas du genre à se contenter à jouer au petit soldat. De l’action, il y en a effectivement beaucoup. Le cinéaste réussit à sortir de la lenteur du premier film sans pour autant dénaturer les monstres. Il invente au passage une figure mémorable, que H.R. Giger lui-même n’avait pas créée, celle de la reine alien.

James Cameron profite aussi de l’occasion pour élargir l’univers entrevu dans le premier film. Il en dit plus sur la toute-puissante multinationale du futur, la Weyland-Yutani, le véritable monstre de l’histoire déjà esquissé dans l’opus originel. Comme le dit Ripley : « Je ne sais pas quelle espèce est la pire. Eux, au moins, vous ne les voyez pas s’enc… pour un foutu pourcentage. »  Le cinéaste développe donc la dimension anticapitaliste de la saga. Et il glisse aussi une note sur l’inutilité des interventions militaires : même surentraînés, les Marines ne peuvent rien face à des monstres qu’ils ne connaissent pas.

Mais ce que James Cameron réussit surtout, c’est de faire d’Ellen Ripley une héroïne moderne. Aliens, le retour a tout d’une oeuvre féministe. Même quand ils sont efficaces et compétents (comme Hicks), les hommes échouent. Le salut vient des femmes.

Alien 3 (1992)

L’oeuvre maudite, née dans la douleur, reniée par son réalisateur David Fincher, dont c’était le premier long-métrage. Les raisons sont connues : la pression imposée par la 20th Century Fox, qui a poussé Fincher à claquer la porte à la fin du tournage. Malgré toutes ces vicissitudes, Alien 3 est un film somptueux, d’une noirceur absolue, qui pousse jusqu’au bout le concept nihiliste de la saga. S’il est bien un endroit où l’idée du capitalisme tout-puissant, désireux de récupérer les aliens pour en faire des armes, prend tout son sens, c’est bien dans cette prison isolée. Magnifiquement réalisé et interprété, ce troisième opus est un requiem douloureux mais émouvant.

Alien, la résurrection (1997)

Ripley étant morte à la fin du 3, ce quatrième film avait tout du projet casse-gueule. Sa première réussite, c’est d’avoir un scénario crédible (signé Joss Whedon), qui permet de faire évoluer le sujet de manière cohérente, tout en convoquant de manière intéressante le mythe de Frankenstein. La Weyland-Yutani n’est plus, mais des scientifiques profitent d’une occasion donnée par le clonage pour recréer les aliens (et, accessoirement, Ripley). Mais comme toujours, le processus qu’ils pensent maîtriser leur échappe. Remplacer le pouvoir de l’argent par celui des apprentis-sorciers, l’idée se tient. Appelé par la 20h Century Fox pour réaliser ce quatrième film, Jean-Pierre Jeunet s’en tire avec les honneurs.

Alien vs Predator (2004)

Adapter le jeu vidéo à succès, c’était forcément tentant pour la 20h Century Fox. Vouloir intégrer le récit dans l’ensemble de la mythologie Alien, l’idée pouvait fonctionner. Mais confier la réalisation à Paul W.S. Anderson (aux commandes de Mortal Kombat et Resident Evil), c’était beaucoup moins judicieux. Car tout intérêt que pouvait avoir le scénario passe à la trappe dès que commencent les combats. Des scènes d’un tel ridicule qu’elles en torpillent deux monstres mythiques du cinéma contemporain.

Aliens vs Predator : Requiem (2007)

Malgré l’avalanche de critiques qu’il a essuyées, Alien vs Predator a quand même été un succès. Du coup, la 20h Century Fox a remis le couvert, avec cette suite signée par les frères Colin et Greg Strause. Elle évite le ridicule absolu mais n’est pas satisfaisante pour autant. Car aussi bien l’Alien que le Predator perdent toute aura et sont réduits à des bestioles très ordinaires de série B. Seule (petite) satisfaction : la présence de Reiko Aylesworth, vue dans 24 heures chrono.

Prometheus (2012)

Le retour de Ridley Scott. Un projet très ambitieux qui retourne aux origines de la saga, bien avant les événements du Alien de 1979. Sur le papier, la démarche est séduisante. Le scénario ouvre des horizons nouveaux à la mythologie Alien et l’élargit considérablement. Les Xénormorphes ne seraient donc qu’un maillon dans une chaîne beaucoup plus ancienne et les vrais démiurges ne sont pas ceux que l’on croit. Mais avec Damon Lindelof (un des auteurs de Lost) au scénario, tout ce potentiel est tué dans l’oeuf. Car l’homme est le grand spécialiste des mystères soulevés en pagaille et laissés en suspens. L’intrigue de Prometheus vire donc à l’embrouillamini confus, pas du tout à la hauteur de ses prétentions. Certes, les acteurs sont bons (Michael Fassbender surtout) et la réalisation est belle. Mais on ne peut que se demander pourquoi Ridley Scott s’est montré aussi peu exigeant avec le scénario.

Alien Covenant (2017)

Cette fois, plus de prétentions métaphysiques élevées. Un scénario simple qui reprend la trame du Alien de 1979. En fait, trop simple. Car tout ce qui faisait la spécificité du Xénomorphe (majesté, lenteur, invincibilité) est évacué au profit de raccourcis dommageables. Le monstre sera-t-il aussi effrayant si son fonctionnement est simplifié à ce point-là ? Le film raconte l’origine des Xénormorphes, mais l’explication est frustrante car trop courte et pas à la hauteur de créatures aussi imposantes (« j’admire sa pureté », disait l’androïde Ash dans le premier film). Le personnage de l’androïde David est fascinant, mais sous-exploité. Là encore, la réalisation est belle, mais Ridley Scott a l’air toujours aussi peu regardant sur la qualité des scénarios qui lui sont donnés. Et ce faisant, il fait prendre conscience que remonter aux origines des créatures imaginées par H.R. Giger n’est finalement pas une si bonne idée que ça. Car leur aura est beaucoup liée à leur mystère.

Alien Covenant : actuellement en salles. Saga Alien : actuellement sur Ciné+ Frisson.

L’expiation de Mel Gibson

passion Tourné en araméen et en latin, très proche des textes de l’Evangile, La Passion du Christ est une reconstitution historique impressionnante. Mais ce troisième film de Mel Gibson derrière la caméra dérange par la manière dont il dépeint la souffrance physique.

Sorti en 2004, le film est fidèle à son titre : il suit en effet les dernières heures de la vie du Christ (incarné par Jim Caviezel), depuis la trahison de Judas jusqu’à la crucifixion et sa résurrection. Tous les passages attendus y sont : l’arrestation par les Romains, la condamnation par Ponce Pilate, la flagellation, le chemin de croix… Les langues anciennes sont ressuscitées avec soin. Mel Gibson savait qu’il ne pouvait pas se contenter de tourner le film en anglais.

Interminable flagellation

Le souci, c’est la scène de la flagellation. Bien plus longue que dans les Evangiles, elle s’attarde à outrance sur la souffrance physique. On voit les bouts de chair emportés par le fouet ou le sang laissé par la couronne d’épines sur la tête. Du coup, on repense à la scène de torture dans Braveheart, elle aussi assez longue (même si moins violente) : elle était filmée comme si William Wallace devait expier quelque chose par la souffrance. Et dans La Passion du Christ, cette interminable flagellation apparaît aussi comme un passage obligé. 

En fait, c’est comme si Mel Gibson, fervent catholique, concevait la souffrance comme nécessaire. Un point de vue sur lequel il est revenu dans son récent Tu ne tueras point où, cette fois, un homme veut tellement s’affranchir d’une violence héréditaire qu’il la brave et choisit de sauver ses semblables plutôt que de perpétuer cette violence.

La Passion du Christ : actuellement sur OCS Max

L’armure fêlée

American SniperAmerican Sniper, c’est l’histoire vraie d’un tireur d’élite américain en Irak, surnommé « La légende ». Avec un sujet pareil, il est tentant de croire que le film est une ode à la gloire des soldats de l’Oncle Sam, façon super-héros indestructibles : un modèle dont Hollywood raffole. Mais Clint Eastwood est un cinéaste beaucoup trop subtil pour se laisser aller à ce genre de clichés.

Incarné par un remarquable Bradley Cooper, le personnage a donc existé dans la vraie vie. Il s’appelait Chris Kyle, il faisait partie des Navy Seals (le commando d’élite de l’US Navy), il a 160 morts reconnus pendant la guerre d’Irak et il a été assassiné à 39 ans par un ancien Marine souffrant du syndrome de stress post-traumatique. Bref, le héros de propagande parfait, croyant, et pas du genre à avoir des états d’âme.

En le filmant, Clint Eastwood a respecté tous ces traits du personnage. S’il s’était arrêté là, il aurait été dans la droite ligne du caricatural Nous étions soldats ou même de John Wayne lorsqu’il réalisait Les Bérets verts. Mais Eastwood montre son personnage dans la durée, en Irak mais aussi de retour chez lui. Il gratte l’armure du super-soldat et finit par faire apparaître ses fêlures.

Ce soldat n’était pas programmé pour défaillir

Dans une scène-clé où il se confie à un psy, l’homme récite son credo. Il assume ses actions, il est fier du rôle qu’il a joué. Mais Eastwood le filme de telle façon qu’on se rend compte qu’en réalité, Chris Kyle dit tout cela avant tout pour se justifier vis-à-vis de lui-même, et pour ne pas avoir à admettre que la guerre a laissé des traces sur lui, et que lui aussi peut souffrir du syndrome post-traumatique. Ce soldat-là n’était pas programmé pour défaillir, et constater que ça lui arrive quand même est douloureux.

Si concentré qu’il soit sur son personnage, Eastwood n’en profite pas moins pour se montrer critique sur la présence américaine en Irak, sur l’inutilité d’une guerre dont les morts sont relevés sans cesse. Point d’orgue de l’action, le duel entre Chris Kyle et un tireur d’élite irakien apparaît comme un acte d’une immense futilité.

Après, on pourra tout de même s’interroger sur le sens de la scène finale, qui montre les obsèques du vrai Chris Kyle. Avec ces images, Eastwood a l’air de restaurer d’un coup la légende (ou plutôt le mythe national) qu’il avait si patiemment démontée. Mais ce qui restera de toute façon, c’est son point de vue nuancé, certes très américain, mais tout sauf un manifeste façon Chuck Norris.

American Sniper : actuellement sur Ciné+ Premier 

Le roi de l’île

KongEn attendant de savoir si Kong, Skull Island (en salles depuis le 8 mars) a un quelconque intérêt, on peut déjà se replonger dans deux des trois King Kong. La version de 2005 signée Peter Jackson est en effet rediffusée ce mardi 13 mars sur France 4. Celle réalisée en 1976 par John Guillermin, repassera sur Action le 17 mars. Evidemment, la référence indépassable reste le monument de 1933.

Le film de Merian C. Cooper et Ernest Schoedsack était non seulement un modèle de récit d’aventures, mais aussi dans l’utilisation des effets spéciaux en « stop-motion » (animation image par image). Il dégageait une vraie poésie et réécrivait à sa manière l’histoire de la Belle et la Bête. Aujourd’hui encore, le King Kong de 1933 est un des meilleurs films de genre jamais réalisés. A lui seul, il a suffi à faire rentrer dans l’histoire du cinéma Fay Wray, son actrice, même si elle a joué juste avant dans Les chasses du comte Zaroff, déjà sous la direction de Ernest B. Schoedsack.

Oeuvre fondatrice

King Kong, c’est un moment fondateur dans la cinéphilie du Néo-Zélandais Peter Jackson, une des raisons qu’il cite fréquemment pour expliquer son envie de devenir cinéaste. Avant même de réaliser la trilogie du Seigneur des anneaux, il voulait déjà signer son remake. Un projet auquel il a dû renoncer au milieu des années 90, avant d’y revenir à partir de 2003. 

Sorti en 2005, son King Kong est deux fois plus long que l’originel (3h au lieu de 1h30), mais n’en reste pas moins à la fois un film moderne et un très bel hommage. Le récit reste le même, mais Peter Jackson profite de la technologie pour se lâcher dans des scènes d’action à couper le souffle, comme cette haletante baston sur des lianes entre Kong et des T-Rex passablement énervés.

L’envie de se faire plaisir

A côté, le cinéaste se sert aussi de la technologie pour moderniser à bon escient le gorille lui-même. Le Kong que l’on voit dans son film existe grâce au procédé de la « performance capture », qui consiste à barder un comédien de capteurs (jusque sur son visage). Le personnage numérique ainsi élaboré a toutes les subtilités d’un vrai comédien. Pour une animation créée à 100% par ordinateur, les expressions sont plus limitées. C’est l’Anglais Andy Serkis, pionnier du procédé qui avait joué Gollum dans Le seigneur des anneaux, qui interprète Kong : son expertise fait merveille. Avec l’impeccable Naomi Watts, la romance fonctionne sans souci.

En fait, le King Kong de Peter Jackson respire une vraie passion du cinéma, et l’envie de se faire plaisir. Même si certains effets visuels (la fuite des héros pour éviter d’être piétinés par des dinosaures) ont vieilli, le film se regarde toujours avec un plaisir certain. 

A côté, la version de 1976 n’a pas autant de classe, sans être ratée pour autant. Plus impersonnelle que les deux autres, elle a tout de même comme mérite de rester le film qui a fait découvrir la superbe Jessica Lange. Et paradoxalement, le fait d’avoir déplacé la scène finale de l’Empire State Building aux tours du World Trade Center n’est pas si dérangeant. Dans cette version, Kong est animé par le biais de l’Animatronic : une vingtaine d’opérateurs le font bouger. Un procédé éprouvé, mais plus contraignant que la « stop-motion » de 1933 ou la « performance capture » de 2005.

King Kong : la version de 2005 mardi 13 mars à 23.00 sur France 4, la version de 1976 vendredi 17 mars à 9.25 sur Action.

Coups de feu

collateralLes scènes de fusillade, c’est une des signatures du surdoué Michael Mann. Celle de Collateral (2004) est d’autant plus impressionnante qu’elle se passe dans un espace clos (une boîte de nuit), au son d’une musique entêtante, dans la lumière bleutée si caractéristique du cinéaste. Tout le film est tourné en vidéo haute définition, ce qui donne aux ambiances nocturnes une tonalité bien particulière : on n’a pas l’habitude au cinéma d’évoluer dans des luminosités aussi faibles. Alors que l’action se passe au milieu d’une foule, les images restent d’une lisibilité extrême.

Naturellement, cette scène est l’écho de celle, tout aussi mémorable, de Heat (1995), tournée dans le centre-ville de Los Angeles. Et même si elles n’atteignent pas le même degré d’intensité, celles de Miami Vice (2006) et Hacker (2015) ont aussi une vraie pureté dans leur style. Les quatre films ont en commun d’être des thrillers, genre que le cinéaste américain ne cesse de dépoussiérer.  

Pour Michael Mann, les scènes de fusillade sont une parfaite occasion de démontrer (si besoin était) sa virtuosité. Mais il serait abusif de penser qu’elles ne sont là que pour ça, pour satisfaire un public en mal d’action. Car les films de Michael Mann sont avant tout des histoires d’hommes, d’affrontements entre des styles a priori incompatibles. Dans Collateral, c’est un tueur à gages du secteur privé (Tom Cruise) face au chauffeur de taxi (Jamie Foxx) qu’il oblige à le conduire pour exécuter cinq contrats. Chacun se jauge, lâche ses coups avec ce qu’il a. Il est donc logique que l’affrontement verbal (ou à distance, comme dans Heat) finisse par culminer dans quelque chose de beaucoup plus physique.

En fait, c’est comme si les thrillers de Michael Mann étaient des westerns urbains, modernes et destructeurs.

Collateral : samedi 11 mars à 22.40 sur OCS Choc

Une star à bord

MASTER &COMMANDER ¥ ONE SHEET COMP _  H.2 ¥ 6/04/03.psdSorti fin 2003, Master and commander : de l’autre côté du monde ne compte qu’une seule star de premier plan à son générique : Russell Crowe. Certes, deux autres de ses acteurs sont tout sauf des inconnus : Paul Bettany et Billy Boyd. Mais rien de comparable à la stature de celui qui s’était révélé dans le monde entier quatre ans plus tôt grâce à Gladiator. Ces choix de casting démontrent à quel point le réalisateur Peter Weir et son scénariste John Collee ont parfaitement compris l’histoire qu’ils avaient à raconter.

Adapté des romans de Patrick O’Brian, Master and commander raconte en effet l’odyssée du HMS Surprise, une frégate de la Royal Navy de 1805, qui a pour mission de traquer et neutraliser l’Achéron, un corsaire français. Russell Crowe incarne Jack Aubrey, le commandant du HMS Surprise. Or, à bord d’un navire militaire, et encore plus en temps de guerre, le commandant, c’est le dieu du bord. La voix suprême et incontestée de l’autorité, la référence pour chaque homme, matelot ou officier.

La star, donc, qui n’exprime jamais ses doutes devant ses hommes. Un statut clairement à part, que même le premier lieutenant (très bon James D’Arcy) ne peut pas égaler. Dès lors, un acteur comme Russell Crowe, qui surpasse autant tous ses partenaires en termes de célébrité et d’assise à Hollywood, était parfaitement en adéquation avec le personnage.

Le médecin, l’autre homme à part

Evidemment, il serait injuste de reléguer Paul Bettany à un statut d’anonyme. Le comédien britannique avait joué dans des films comme Kiss Kiss (Bang Bang), Chevalier ou encore Un homme d’exception. Et depuis, on l’a revu dans Da Vinci Code et Margin Call. Un acteur expérimenté, à la classe évidente, mais pas une tête d’affiche : la combinaison idéale pour jouer le médecin du bord, fidèle ami de Jack Aubrey. Le médecin est aussi un personnage au statut particulier, mais pas la star du bord comme peut l’être le commandant.

Quant à Billy Boyd, il était auréolé par le triomphe du Seigneur des anneaux (où il incarne le Hobbit Pippin) : Master and commander est sorti sur les écrans en même temps que Le retour du roi, le troisième volet de la trilogie de Peter Jackson. L’acteur écossais joue le barreur du HMS Surprise : un personnage évidemment indispensable à la bonne marche du navire, mais relativement peu présent dans le film.

Ce qui a séduit dans Master and commander, c’est la remarquable authenticité dont il fait preuve, dans ses personnages et sa reconstitution d’époque. Et le choix des acteurs est un excellent témoignage de cette réussite.

Master and commander : dimanche 12 février à 20.40 sur RTL9

La loi de la haine

dernier jourHabitué des sujets qui font mal, Amos Gitai n’allait pas se contenter d’une simple reconstitution historique. L’assassinat du Premier Ministre israélien, le 4 novembre 1995 à Tel-Aviv, suffit pourtant pour fournir la matière à un palpitant thriller. Une mission dont le cinéaste de Kadosh, Kippour et Free Zone s’acquitte impeccablement. Mais il en profite surtout pour dresser un tableau terrible, totalement d’actualité : la mécanique de la haine qui a rendu ce meurtre possible.

La dramatique soirée du 4 novembre 1995, le cinéaste la filme dans un style plein de tension. Il l’entrecoupe avec de longues séquences de la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur le crime. Plus exactement, sur les défaillances opérationnelles. L’emploi même de ces termes dans le scénario est déjà accablant pour l’enquête officielle : elle ne s’est intéressée qu’à des aspects purement techniques, et surtout pas au contexte politique qui a permis un tel acte.

Des prêches d’une violence inouïe

Sur cette base narrative, Amos Gitai ajoute d’autres scènes montrant des prêches d’une violence inouïe dans certaines synagogues, et une séquence qui laisse pantois :  une psycho-clinicienne y analyse le plus calmement du monde le cas d’Yitzhak Rabin comme étant celui d’un homme schizoïde et déficient mental. Mais le plus impressionnant, ce sont les authentiques images d’archives, celles des manifestations tenues à l’époque contre le processus de paix, assimilant le Premier Ministre israélien à un officier SS. Des éléments  montés avec une telle fluidité dans le film qu’on est tenté d’oublier qu’ils sont documentaires. 

Dans ces images, on redécouvre Benyamin Netanyahu, l’actuel Premier Ministre israélien, que la veuve de Rabin avait directement mis en cause juste après la mort de son mari, comme étant un des artisans de ce climat de haine. Et on ne peut s’empêcher d’être troublé par le fait que cette mécanique existe toujours, et qu’elle est même plus vivace que jamais. 

Avec ce film, Amos Gitai met son pays face à ses responsabilités. Dans une interview à Télérama, il avait dit : « Le seul homme politique qui pose une alternative à Netanyahu est un homme mort : c’est Yitzhak Rabin. » Dire que ce constat est effrayant est un euphémisme. Mais le pire, c’est que le film est sorti en Israël dans une indifférence quasi complète.

Le dernier jour d’Yitzhak Rabin : sur Canal+ à 1.35 dans la nuit du jeudi 2 an vendredi 3 février 


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