La bataille des Alpes au cinéma

2 semaines de juinLe fait historique est totalement méconnu : en juin 1940, l’armée française a tenu en échec l’invasion italienne dans les Alpes. Largement absent des livres d’Histoire, le sujet n’a jamais été traité au cinéma. Un manque que le court-métrage Deux semaines de juin va enfin combler.

Son réalisateur et scénariste, Jocelyn Truchet, est un ancien militaire, gravement blessé en 2010 en Afghanistan. Une expérience qu’il avait racontée dans le livre Blessé de guerre. Deux semaines de juin est son premier film. Il le tournera du 23 au 31 mai, en Savoie, sur les lieux mêmes de la bataille des Alpes : le Fort du Télégraphe, à Notre-Dame des Neiges, dans les villages de Valloire et Valmeinier.

Les deux rôles principaux seront interprétés par Julien Ratel (vu notamment dans les films Le goût des merveilles et Love Addict, ou encore dans un épisode de la saison 3 de Dix pour cent) et Emile Berling. Fils de Charles Berling, il était à l’affiche en 2018 du Jeune homme et la mort, le onzième épisode de la série Capitaine Marleau. Produit par Oréadis Productions, Deux semaines de juin sera projeté dans les cinémas de la vallée de la Maurienne.

La page Facebook du film : https://www.facebook.com/2SemainesDeJuin/

« Tora ! Tora ! Tora ! », le film qui flattait l’Histoire

affiche toraLe cinéma triche toujours avec l’Histoire. D’un côté, il s’en revendique pour mieux asseoir sa crédibilité. Mais de l’autre, il l’arrange pour raconter de meilleurs récits. Sorti en 1970, Tora ! Tora ! Tora ! assume haut et fort de ne rien avoir inventé. Une attitude rare, pour un défi pas évident à relever.

Reconstitution minutieuse de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, Tora ! Tora ! Tora ! ne prend pas la peine d’ajouter à sa trame historique une petite intrigue de fiction, comme l’a fait La bataille de Midway six ans plus tard. Tous les personnages du film sont donc authentiques. Le scénario bien documenté respecte scrupuleusement le nom des navires. Il suit en même temps les points de vue américain et japonais, un choix exceptionnel à l’époque. La production s’est entourée de nombreux conseillers techniques, et notamment le pilote japonais qui avait planifié et mené l’attaque.

Pour reconstituer les navires et avions de 1941, la production n’a pas pu faire autrement que de « maquiller » du matériel plus moderne. Elle a tout de même pu utiliser d’authentiques bombardiers B-17 et deux exemplaires du chasseur P-40. Le film est de toute manière largement plus crédible que le caricatural Pearl Harbor de Michael Bay, sorti trente-et-un ans plus tard. Il est également plus réaliste que Le jour le plus long, la reconstitution à grands moyens du débarquement en Normandie sortie huit ans plus tôt.

Cherchez l’erreur

Evidemment, cette authenticité revendiquée donne envie de chercher les erreurs ou les détails qui ne colleraient pas avec la réalité. Pas les petits anachronismes liés à l’utilisation de navires plus récents que ceux de 1941. Mais une scène plus importante, comme le combat tournoyant livré par deux P-40 américains contre les Zéros, les fameux chasseurs japonais. Des P-40 ont bien réussi à prendre l’air le 7 décembre 1941 mais face aux Zéros beaucoup plus agiles, ils n’avaient aucune chance de l’emporter. Par ailleurs, le film ne montre qu’un seul raid de l’aviation japonaise sur la flotte américaine au mouillage, alors qu’en réalité, une deuxième vague d’appareils est venue bombarder la rade. Tout à la fin, le scénario replace la fameuse phrase attribuée à l’amiral Yamamoto (« Je crains que nous n’ayons éveillé un géant endormi »). Une réplique à l’impact évident, qui reflétait peut-être l’état d’esprit du commandant en chef de la flotte japonaise. Mais il n’a jamais été prouvé qu’il ait bien prononcé ces mots.

Tout comme la scène de combat aérien entre les P-40 et les Zéros, cette réplique finale met le doigt sur un besoin fondamental de la fiction : créer de l’intensité dramatique. Si fidèle à la réalité soit-il, Tora ! Tora ! Tora ! n’échappe pas à cette règle.  Il n’empêche, le plaisir n’est pas gâché un instant, et le film reste aujourd’hui la meilleure reconstitution de l’attaque de Pearl Harbor. 

Tora ! Tora ! Tora ! : lundii 25 mars à 20.50 sur Ciné+ Classic

Clint Eastwood, le secret d’une longévité artistique

Eastwood3Clint Eastwood a beau avoir 88 ans, il ne perd pas une miette de son talent artistique. La meilleure preuve, c’est l’excellent La Mule, son trente-huitième film derrière la caméra. Comment expliquer une telle longévité cinématographique ? Avant tout par une combinaison rare d’humanité, d’humilité et de lucidité.

Car le cinéma de Clint Eastwood est souvent très touchant. Les personnages qu’il incarne dans ses propres films ne sont jamais caricaturaux, jamais infaillibles. Ils ont souvent des échecs et des frustrations à assumer. Ils peuvent être de petits escrocs, des shérifs anonymes, des entrepreneurs plus ou moins ratés. Dans La Mule (sorti le 23 janvier dernier), il s’agit d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, quasiment rejeté par sa famille dont il n’a jamais su prendre soin. A court d’argent, menacé d’expulsion, il accepte de transporter des colis, avant de se rendre compte qu’il s’agit de drogue.

Pas de jugement

Eastwood ne juge pas. Il comprend, il accepte ses héros pour ce qu’ils sont, avec leurs erreurs. Une tolérance qui ne se dément pas avec le temps : dans La Mule, le cinéaste évoque la possibilité du pardon. Son personnage a beau avoir failli, il peut encore se racheter. « Tu es du genre tardif », lui dit sa fille dans le film. Quant au pilote retraité de Space Cowboys (2000), il a beau être grincheux, il reste profondément sympathique, juste parce qu’il a le sentiment que l’armée ne l’a pas traité à la hauteur de son mérite professionnel. De son côté, le tueur repenti de Impitoyable (1992) n’a rien d’un salaud. Certes, il finit par retomber dans la spirale de la violence. Mais son effort pour s’en sortir a été si sincère qu’il est impossible de lui en vouloir.

Profondément humain, le héros eastwoodien n’a donc rien de conquérant. Même le photographe charmeur de Sur la route de Madison (1995) ne roule pas des mécaniques. Il est allé partout dans le monde. A première vue, il pourrait avoir n’importe quelle femme. Mais en réalité, il ne s’attendait pas à tomber amoureux d’une simple mère de famille italienne (Meryl Streep). Face à elle, il est plus hésitant qu’il n’y paraît, plus partagé, jusqu’à la scène déchirante à la fin du film, où il espère qu’elle le rejoindra dans sa voiture.  Le shérif revenu de tout dans Un monde parfait (1993), lui, aurait pu correspondre au cliché du héros viril. Mais sous ses dehors de vieux routier endurci, il admet vite ses limites.

Parfaite lucidité

Voilà la clé : Eastwood filme des personnages accessibles, sans jamais les prendre de haut. Il n’est pas dans le culte des puissants. En tant que cinéaste, il reste aussi humble face aux sujets qu’il traite. Difficile de trouver la moindre trace de condescendance dans son oeuvre.

Humble, Eastwood l’est aussi vis-à-vis de lui-même. Vu sa stature légendaire, il aurait pu se laisser intoxiquer par son propre mythe. Mais là aussi, il démontre une parfaite lucidité. La meilleure preuve, c’est dans Gran Torino (2008). Il y joue un vétéran de la guerre de Corée, raciste, aigri, solitaire, qui vit seul dans un quartier déclassé de Detroit. Lorsque l’homme s’érige en justicier, l’imagerie de L’inspecteur Harry fait aussitôt surface. Mais le cinéaste contourne cette tentation. Il montre qu’il n’est jamais dupe. Jamais il ne laisse penser que son personnage va devenir un super-héros. Mieux, il le force à revenir sur ses préjugés et à se montrer réaliste avec lui-même. 

En jouant lui-même tous ces personnages, Eastwood remet donc sans cesse en cause son image de dur-à-cuire, héritée des westerns spaghetti de Sergio Leone. Mais d’un autre côté, il reste toujours dans une belle humanité. Il se montre à l’aise dans différents genres cinématographiques. Et il filme avec une vraie élégance formelle. Certes, il se rate parfois, comme dans 15h17 pour Paris, complètement à côté de son sujet. Pour autant, le public ne lui en tient pas rigueur… la marque d’un cinéaste respecté.

Western spatial

Outland afficheOutland afficheSous ses dehors de film de science-fiction, Outland, loin de la Terre est également un western, directement inspiré par Le train sifflera trois fois. Sorti en 1981, il est surtout une étonnante parabole sur le monde ouvrier, aux accents marxistes. Son héros, l’homme intègre seul face un système corrompu, est d’une remarquable modernité.

Naturellement, le film doit beaucoup à ses superbes décors. Il est situé dans une station minière sur un satellite de Jupiter. Une sorte de vaste usine habitée par des ouvriers du futur, avec ses longs couloirs visiblement inspirés par Alien, le 8e passager, sorti deux ans plus tôt. Et d’ailleurs, c’est justement Alien qui a changé le projet de Outland. Au départ, le réalisateur et scénariste Peter Hyams voulait tourner un western. Le succès de Alien l’a poussé à transposer son scénario dans l’espace. De l’intérieur ou l’extérieur, l’usine impressionne. Presque quarante ans plus tard, elle n’a pas vieilli. 

L’exploitation des travailleurs

S’il a dû s’orienter vers la science-fiction, Peter Hyams n’a pas renoncé à ses idées pour autant. Outland garde bien les codes du western : le shérif seul face au potentat local (ici, le directeur de la mine spatiale), poursuivi par des tueurs. L’homme de loi est honnête, refuse toute corruption, ce qui fait de lui un homme à abattre. Il est incarné par un Sean Connery parfait. L’acteur écossais donne sa pleine mesure, fait jouer tout son charisme et porte sans peine le récit. 

Outland a donc les qualités de la SF, celles du western, mais aussi un scénario troublant. Il dénonce l’exploitation forcenée des travailleurs du futur, la corruption des pouvoirs publics, complices par passivité d’une entreprise productiviste à outrance. Seul le shérif ose faire son travail, à ses risques et périls. 

Le héros solitaire

Le thème est évidemment porteur. Il est dans la lignée du discours anticapitaliste des trois premiers Alien (où règne une firme toute-puissante). Il est même dans l’esprit de Germinal, où le mineur Etienne Lantier dénonçait le pouvoir d’actionnaires anonymes. Il renvoie aussi aux lanceurs d’alerte, façon Edward Snowden. L’homme seul qui ose s’élever contre le système (comme Fox Mulder dans X-Files), c’est le héros que l’on a envie d’admirer.

Alors, Outland est-il un chef-d’oeuvre ? Presque. Il lui manque un petit quelque chose, une trouvaille comme le Xénormorphe de Alien ou le HAL de 2001, l’odyssée de l’espace. Si la réalisation est solide, Peter Hyams n’est malgré tout pas le Ridley Scott des grands jours ni Stanley Kubrick. Il n’empêche, Outland reste une combinaison rare de western et de SF. Un cocktail suffisamment fort pour ne jamais avoir le goût du frelaté.

Outland, loin de la Terre : lundi 31 décembre à 20.45 sur TCM Cinéma

Peintures en mouvement

affiche van goghC’est une première dans l’histoire du cinéma : un film entièrement réalisé avec des peintures à l’huile. Le défi est impressionnant, il ouvre des horizons nouveaux. Au rayon des techniques d’animation, on connaissait en effet le dessin animé, la pâte à modeler, les images de synthèse ou encore la « performance capture ». Il faudra désormais compter avec la peinture. Le résultat à l’écran est troublant. Il donne l’impression de plonger dans les tableaux de Vincent Van Gogh.

Pour mesurer la portée de l’exploit, un chiffre suffit : La passion Van Gogh compte 62 000 images. Chacune d’elles a été peinte à la main. Pas étonnant, dès lors, qu’il ait fallu quatre ans pour boucler le film, des toutes premières prises de vue à la fin de la post-production.

Une centaine d’artistes-peintres

Au départ, de véritables acteurs, en chair et en os, sont filmés devant des fonds verts, dans des ébauches de décors. Les tableaux de Van Gogh sont ensuite incrustés numériquement. Un premier montage est fait. Chaque image (il en faut 24 pour une seconde de film) est présentée sur un écran puis reproduite à la peinture à l’huile sur une toile. Pour exécuter une telle masse de travail, il a fallu une centaine d’artistes-peintres,  recrutés dans une vingtaine de pays. Mais tous ne sont pas partis de zéro : une peinture finie sert de base à la suivante. Quelques modifications peuvent suffire pour obtenir la prochaine image.

Les tableaux suivent donc de très près les oeuvres de Van Gogh. Une fois terminés, ils sont photographiés et animés par ordinateur. Sur le film fini, on peut s’amuser à reconnaître les comédiens, comme l’Irlando-américaine Saoirse Ronan (Lovely Bones, The Grand Budapest Hotel). 

Si réussi soit-il, La passion Van Gogh aurait pu n’être qu’un simple exercice de style. Mais ses réalisateurs, la Polonaise Dorota Kobiela et le Britannique Hugh Welchman, n’ont pas négligé le scénario. Situé en 1891, peu de temps après la suicide de Van Gogh, il raconte comment le fils d’un facteur (Douglas Booth) tente de comprendre pourquoi le peintre s’est donné la mort. Une plongée dans le mental d’un artiste tourmenté, écrite comme une enquête de film noir. Ce Van Gogh d’un nouveau genre, on peut tout à fait le voir en peinture.

La passion Van Gogh : à partir du 19 décembre à 20.40 sur OCS City

Jusqu’au bout du cauchemar

climaxVoir un film de Gaspar Noé, c’est accepter de se faire mal. D’être remué jusqu’au plus profond de soi. L’expérience est peut-être virtuose, mais laisse un goût particulièrement désagréable. Sorti le 19 septembre, Climax est exactement dans cet esprit. S’il est réalisé avec un talent certain, il montre aussi que le cinéaste ne s’est pas renouvelé par rapport à Irréversible.

Le début était pourtant prometteur. Le film s’ouvre sur une soirée endiablée. Les superbes mouvements de caméra magnifient les danseurs. Les comédiens sont dans une transe qui touche à la grâce, à commencer par Sofia Boutella. Révélée par Kingsman : services secrets, l’actrice franco-algérienne démontre à nouveau son talent, à la fois dans les scènes dansées et dans le registre dramatique.

Petit à petit, Gaspar Noé lézarde l’ambiance festive qu’il a parfaitement construite. La soirée se transforme progressivement en enfer. La construction est habile mais le cinéaste n’épargne rien. Il détruit méthodiquement tout ce qui donne un sentiment de sécurité. Il va jusqu’au bout et ne laisse aucun espoir (ou alors si peu). On ressort du film lessivé, ravi de profiter de la première bouffée d’air frais après la séance. 

Au fond du trou

Dès lors, on se demande ce que le cinéaste cherche vraiment. Seul contre tous (1998) et Irréversible (2002) provoquaient le même dégoût. Gaspar Noé veut-il plonger le spectateur au fond du trou pour mieux lui faire apprécier la vie ? Si oui, des méthodes moins radicales existent pour aimer la vie. Si non, le réalisateur est sans doute dans une logique plus simple : mesurer la puissance d’une oeuvre d’art à l’aune des réactions qu’elle provoque. La mission est remplie, mais est-il vraiment indispensable de vivre une expérience aussi douloureuse, qui donne le sentiment d’avoir été piétiné ? Les chiens de paille (1971) était également ultra-violent. Mais au moins, il avait un sens.

Discutable dans son propos, Climax a aussi un style trop proche d’Irréversible. Les éclairages rouges tamisés, la caméra dans les couloirs, la caméra qui tangue… Beaucoup d’idées de mise en scène ont un goût de déjà vu, même si elles restent très efficaces. Malgré son ouverture virtuose, Climax est un voyage au bout de la nuit, que je n’ai envie de recommander à personne.

Climax : en salles depuis le 19 septembre

Réplique en mode mineur

blade runner 2049 affiche Suite très attendue du film culte de Ridley Scott, Blade Runner 2049 séduit par son ambiance et son esthétique, mais ne retrouve jamais la puissance existentielle de son modèle. Signée par le Canadien Denis Villeneuve (Sicario, Premier contact), elle n’offre que de fugaces moments d’émotion. En fait, elle est comme un cadeau magnifiquement emballé, mais beaucoup moins enthousiasmant une fois ouvert.

Il faut dire que le défi était ardu. Sorti en 1982, Blade Runner est le film qui a fait accepter une idée pas du tout cinématographique : des robots capables de comprendre les émotions humaines. Adapté d’une nouvelle du visionnaire Philip K. Dick, ce chef-d’oeuvre de la SF a inventé un univers marquant. Pour qu’une suite voie enfin le jour, il a fallu attendre dix-huit ans. Malgré la présence au scénario de Hampton Fancher (qui avait co-écrit le film original), Blade Runner 2049 ne sort pas de l’ombre de son modèle.

Le mystère évacué

Dès les premières secondes, le ton est donné. Le texte qui ouvre le film précise que les répliquants sont des êtres humains issus de la bio-ingénierie. Dans Blade Runner, les répliquants étaient clairement des machines. Des androïdes ultra-perfectionnés, mais démunis comme des enfants dans leur quête d’un passé, de souvenirs. En même temps, ils étaient suffisamment intelligents pour percer ce mystère. Le plus impressionnant était là : ces machines qui réussissent à toucher du doigt l’essence même d’un être humain. Elles étaient d’autant plus menaçantes qu’elles nous remettaient en cause au plus profond de nous-mêmes. Le dénouement énigmatique ne faisait que renforcer le trouble : impossible de savoir clairement si Rick Deckard, le policier si humain incarné par Harrison Ford, n’était pas lui-même un répliquant. Le doute est vertigineux : et si, sans le savoir, nous étions déjà des robots ?

En redéfinissant les répliquants comme des êtres humains issus de la bio-ingénierie, Blade Runner 2049 évacue d’un coup tout ce questionnement existentiel. L’officier K, joué par Ryan Gosling, est un répliquant. Mais à aucun moment on ne retrouve chez lui cette quête éperdue d’une âme, qui rendait le brutal Roy Batty si émouvant dans l’opus originel. Le scénario gomme sa condition robotique. Même son nom le dépersonnalise. Il n’est ni véritablement humain, ni l’intelligence artificielle qui veut rivaliser avec l’homme. Il est quelque part entre les deux et cette absence de parti-pris affirmé vide le film de ses enjeux existentiels et donc émotionnels.

Sauvé de l’ennui

Après, on peut toujours me rétorquer qu’entre les deux Blade Runner, les répliquants ont pu être améliorés (le scénario du deuxième est situé trente ans après celui du premier), au point de vaincre leur immaturité émotionnelle. Grand maître de la SF, Isaac Asimov avait été confronté au même questionnement dans son cycle des Robots. Il avait contourné cet écueil sans jamais mettre de côté la nature robotique de ses personnages, jusque dans leur plus parfaite imitation de l’être humain.

Blade Runner 2049 a beau recréer une ambiance proche de l’original (esthétique urbaine, pluie, BO de Hans Zimmer dans l’esprit de celle de Vangelis), il n’éveille rien de palpitant pendant plus de 1h30. Le travail sur les décors et les effets spéciaux est tout de même une superbe réussite, tout comme la somptueuse photo de Roger Deakins (le chef opérateur attitré des frères Coen). Autant de qualités qui permettent de ne pas s’ennuyer.

Merci Harrison Ford

Ce n’est que dans le denier tiers du récit, lorsqu’apparaît Harrison Ford, que le film trouve enfin une âme. L’acteur n’a besoin que d’un plan pour ressusciter son personnage mythique de Rick Deckard. Son visage fatigué (76 printemps depuis le 13 juillet dernier) suffit à raconter toute l’histoire des trente ans qui séparent les deux récits. Deux scènes-clés (dont le plan final) refont soudainement jaillir une émotion qui avait disparu. 

Au bout du compte,  Blade Runner 2049 a quand même pour lui une atmosphère prenante, servie par des plans majestueux. Mais il n’est rien de plus qu’un beau film de SF, qui ne risque pas de supplanter l’oeuvre maîtresse qu’est le Blade Runner de 1982.

Blade Runner 2049 : le 5 septembre à 20.40 sur OCS Max

Blade Runner : le 13 septembre à 0.00 sur Paris Première  

Le saut périlleux de Christopher Nolan

dunkerqueFilmer un épisode-clé de la Seconde Guerre mondiale sous forme d’un blockbuster expérimental : il fallait oser. Dixième film de Christopher Nolan, Dunkerque est aussi un de ses meilleurs, plus captivant que l’alambiqué Inception ou même le cérébral Interstellar. Une oeuvre viscérale qui réussit à se distinguer dans le genre très prolifique des films de guerre.

L’épisode historique dont s’inspire le cinéaste n’a pourtant rien de nouveau. L’évacuation en catastrophe de 330 000 hommes vers l’Angleterre, fin mai et début juin 1940, avait déjà inspiré un premier Dunkerque, en 1958. Plus récemment, les grands films sur la Seconde Guerre mondiale ont bombardé les écrans à une cadence soutenue. La référence absolue, c’est évidemment Il faut sauver le soldat Ryan, mais La ligne rouge, le diptyque Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima et Tu ne tueras point ont également marqué, sans parler de la série télé Band of Brothers

Un film qui prend aux tripes

Si Christopher Nolan a transformé un sujet classique en grand huit cinématographique, c’est avant tout par ses choix de mise en scène. Son Dunkerque ne se regarde pas, il se vit. Comme il est avare en dialogues, l’attention se reporte automatiquement les plans d’une largeur infinie (le film était conçu pour une projection en Imax), les cadres serrés qui créent une angoisse étouffante, la musique dissonante de Hans Zimmer et enfin l’excellent montage, qui fait passer sans aucun souci une narration éclatée

Dunkerque est une oeuvre qui prend aux tripes. Et en plus, l’ennemi allemand est omniprésent alors qu’il est quasi invisible pendant tout le film. Le procédé est d’une efficacité redoutable, John Carpenter l’avait prouvé avec un talent imparable dans Assaut, en 1976. Dunkerque se rapproche donc de films de survie comme Gravity ou The Revenant.  Mais Christopher Nolan a aussi su en faire une épopée. Sur tous les visages (soldats, officiers, marins, aviateurs, civils), on peut lire la même peur, la même énergie farouche pour livrer le combat désespéré qui empêchera l’invasion de l’Angleterre par les armées d’Hitler.

Ambiance de fin du monde

C’est là que d’un coup, on se rend compte que Dunkerque n’est pas qu’un exercice de style. Avec très peu d’explications (juste quelques mots sur le contexte historique au début et à la fin du film), Christopher Nolan réussit à construire une ambiance de fin du monde. L’évacuation de ces hommes était bien l’opération de la dernière chance, l’ultime recours symbolisé à la perfection par les nombreuses embarcations civiles venues au secours des soldats coincés sur la plage.

Alors, bien sûr, Dunkerque ne fait pas oublier l’immense Il faut sauver le soldat Ryan, sorti il y a tout juste vingt ans. D’ailleurs, Christopher Nolan ne prétend pas surpasser Steven Spielberg. Il ne cherche pas à reproduire l’insoutenable réalisme des fameuses trente premières minutes sur Omaha Beach. Personne n’a jamais su faire mieux depuis. Le cinéaste de Interstellar et de Batman Begins a préféré revisiter le film de guerre en s’appuyant sur un cinéma d’une grande pureté. Et cette bataille-là, il l’a gagnée haut la main.

Dunkerque : actuellement sur les chaînes Canal+

Du respect, enfin !

flèche briséeRéhabiliter les Indiens ? En pleine Guerre froide, à l’ère des studios tout-puissants, le pari était osé. Sorti en 1950, La flèche brisée l’a pourtant assumé. C’est un des premiers films à présenter l’ennemi traditionnel des westerns sous un jour respectueux. Une oeuvre d’autant plus remarquable qu’elle tient un propos pacifiste totalement d’actualité.

L’intrigue est située en 1870, en pleine guerre entre les Apaches et les Blancs. Ecoeuré par les bains de sang, un vétéran de la guerre de Sécession décide d’apprendre la langue et les coutumes des Apaches. Il parvient à nouer un dialogue avec leur chef charismatique, Cochise. Le film dénonce le cycle de la violence, l’attitude ouvertement provocatrice de ceux qui ont intérêt à prolonger la guerre. Il prêche pour une lecture apaisée de la Bible : « Ma Bible ne dit rien sur la pigmentation de la peau », dit ainsi un général prêt à signer la paix. 

Faire aboutir la paix

Avant La flèche brisée, d’autres westerns avaient déjà brisé le cliché de l’Indien comme le sauvage de service. Mais ces films datent surtout de l’ère du muet et sont tombés dans l’oubli. La flèche brisée est le premier western pro-indien a avoir laissé un souvenir visible. Son réalisateur Delmer Daves a fait de nombreux séjours dans un tribu Navajo pendant son adolescence. Sa description des coutumes indiennes est si minutieuse que le film en a pris une valeur ethnologique. Le scénario est signé Michael Blankfort,  qui a accepté de servir de prête-nom à Albert Maltz, un des scénaristes mis sur liste noire dans les années 1950 pendant le maccarthysme.

Une conséquence logique de ce respect pour la culture d’autrui, c’est l’attitude pacifiste du personnage principal. Ancien éclaireur de l’Union, l’homme connaît le prix du sang pour l’avoir payé pendant la guerre de Sécession. Ses tentatives pour faire aboutir la paix, et passer par-dessus les préjugés racistes, ont une résonance énorme à notre époque, celle de la menace terroriste, du conflit israélo-palestinien, du communautarisme exacerbé ou encore de la paranoïa sécuritaire. Dès lors, James Stewart était l’interprète idéal pour le rôle. L’acteur était l’incarnation même de la justice et la droiture, une vision idéalisée de l’Amérique.

Film progressiste et éclairé, La flèche brisée n’a pas, malgré tout, pas pu briser tous les carcans de son époque. Chef indien emblématique, Cochise est incarné par Jeff Chandler, un acteur blanc maquillé. Une hérésie sur laquelle Hollywood finira par revenir. Les personnages d’Indiens seront joués par de vrais Indiens. Mais en 1950, pour obtenir les financements, le soutien d’un studio (ici, la 20th Century Fox) et la distribution, il fallait encore faire des concessions. 

La flèche brisée : mercredi 27 juin à 20.40 sur OCS Géants

Ces Gaulois si coriaces

affiche astérixAstérix est-il un héros facile à adapter au cinéma ? La BD étant ancrée dans la culture populaire, la réponse la plus évidente est « oui ». De 1967 à 1995, sept films d’animation ont d’ailleurs été tirés des aventures du petit guerrier gaulois créé par René Goscinny et Albert Uderzo. Mais au vu des cinq long-métrages qui ont suivi, on se rend compte qu’en fait, le défi n’est pas si simple. Revue de détails de ces cinq tentatives aux réussites très diverses.

Astérix et Obélix contre César (1997)

Le premier film où les héros gaulois sont incarnés par des acteurs de chair et d’os. Les décors sont beaux, les effets spéciaux réussis. Le point fort du film, c’est son casting : de Michel Galabru à Laetita Casta, en passant par Sim ou Jean-Roger Milo, tous sont bien choisis. Gérard Depardieu est tellement évident en Obélix que c’est impossible d’imaginer quelqu’un d’autre. Deux bémols dans ce bel ensemble : Christian Clavier, qui joue Astérix dans un registre trop proche du Jacquouille des Visiteurs et Gottfried John, relativement inspide en Jules César. La grosse faiblesse du film, c’est son scénario : une sorte de pot-pourri de différents albums. Un récit dispersé qui affaiblit clairement l’ensemble. Dommage.

Astérix et Obélix : mission Cléopâtre (2002)

Une comédie culte, et la meilleure adaptation à ce jour. L’explication tient en deux mots : Alain Chabat. Réalisateur et scénariste, il a choisi, cette fois, d’adapter un seul album (Astérix et Cléopâtre). Il réussit la prouesse d’en respecter parfaitement la trame, tout en y apposant son propre humour. Le résultat, c’est un festival d’excellentes répliques, et des acteurs au sommet. 

Astérix aux Jeux Olympiques (2008)

Une grosse machine au budget pharaonique de 78 millions d’euros, ce qui en fait alors le film le plus cher de l’histoire du cinéma français. Le calcul de Thomas Langmann producteur est compréhensible : de gros moyens, une pléaide de stars au générique. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est d’avoir co-réalisé lui-même le film, avec Frédéric Forestier. Le film aurait eu besoin d’un cinéaste d’une toute autre envergure. Car à l’arrivée, il est impersonnel, mis à part quelques clins d’oeil drôles (comme la scène avec Michael Schumacher et Jean Todt). Clovis Cornillac succède à Christian Clavier dans le rôle d’Astérix, sans apporter grand-chose. Un point positif, tout de même : Alain Delon, qui joue Jules César et apporte une excellente touche d’autodérision.

Astérix et Obélix : Au service de sa Majesté (2012)

Cette fois, c’est Edouard Baer qui incarne Astérix. Certes, l’acteur appose son style bien à lui, mais rien de vraiment fort en ressort. C’est décidément bien compliqué de s’approprier ce rôle. Le film, lui, reste une adaptation superficielle et gentillette de Astérix chez les Bretons. Les acteurs ont tendance à cabotiner. Et Catherine Deneuve  n’est pas franchement crédible en reine d’outre-Manche.

Astérix et le domaine des Dieux (2014)

Retour à l’animation ! C’est ce qu’a compris Alexandre Astier, co-scénariste et co-réalisateur de ce cinquième opus. Mais pas n’importe quelle animation : des images de synthèse soignées, au style moderne. Cette fois, c’est l’album Le domaine des dieux qui est adapté. Et comme Alain Chabat, Astier atteint un équilibre difficile : respecter la BD tout en y glissant son style et son humour. Et ça marche : le créateur de la série Kaamelott parsème le récit de ses références et ses clins d’oeil. Le tout avec une certaine discrétion, mais beaucoup d’efficacité :  c’est un jeu que de relever les allusions semées comme des indices.

 

Astérix et Obélix contre César : jeudi 3 mai à 21.00 sur TF1


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